Hubert Robert, 1733-1808. Un peintre visionnaire

Un peintre visionnaire Bien plus que le peintre de ruines et de paysages dont la postérité a gardé l’image, Hubert Robert fut surtout l’un des plus grands créateurs d’imaginaire poétique du XVIIIe siècle.

Cette dimension est au cœur de l’exposition monographique ─ la première depuis 1933 ─ que le musée du Louvre et la National Gallery of Art de Washington ont décidé de lui consacrer. Cette rétrospective rend compte de la brillante diversité et de la féconde curiosité de cet artiste inspiré et aimable, tout à la fois peintre philosophe, paysagiste, architecte, maître d’œuvre, personnage officiel, un peu poète et historien aussi.

Projet d'aménagement de la Grande Galerie du Louvre. (c) Musée du Louvre
Projet d’aménagement de la Grande Galerie du Louvre.
(c) Musée du Louvre

En s’appuyant sur les riches collections des départements des Peintures et des Arts Graphiques du musée du Louvre, l’exposition réunit un ensemble exceptionnel et varié de 140 œuvres (dessins, peintures, esquisses peintes, gravures, peintures monumentales, ensembles décoratifs et mobilier). Elle est rendue possible par la participation des plus grands fonds patrimoniaux français et étrangers conservant des œuvres de l’artiste : des prêts généreux proviennent ainsi des États-Unis et de Russie et aussi du musée Carnavalet ou du musée des Beaux-Arts de Valence, qui conserve sans doute la plus belle collection de dessins d’Hubert Robert.

Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines Hubert Robert (1733-1808. (c) musée du Louvre
Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines
Hubert Robert (1733-1808.
(c) musée du Louvre

Spirituel, sociable et esprit sans cesse en quête de nouveaux espaces d’investigations, en bref, véritable homme des Lumières, Hubert Robert entreprit un remarquable itinéraire d’artiste qui le conduisit de Rome au milieu du XVIIIe siècle jusqu’à la cour de France dont il réalisa certains des plus spectaculaires décors dans la décennie brillante qui précéda la Révolution. Mémorialiste de Paris et de l’histoire tumultueuse qui bouleversa la fin du siècle, il acheva sa brillante carrière en conservateur attentif et engagé du tout récent Muséum central des arts, le futur musée du Louvre.

Hubert Robert, La lingère, 1761, Sterling et Francine Clark Institute Williamstown
Hubert Robert, La lingère, 1761, Sterling et Francine Clark Institute Williamstown

Esprit visionnaire, cet artiste à l’œuvre tout à la fois éclectique et profondément cohérent embrassa les genres distincts du paysage poétique, vues urbaines à la topographie inventive souvent proche du caprice architectural, des études archéologiques, des réalisations, remarquables et novatrices, dans le domaine des jardins paysagers (à Versailles ou à Méréville), ainsi que des décors palatiaux (à Bagatelle, à Rambouillet et jusqu’en Russie).

Hubert Robert. Le Pont du Gard (1787). (c) le Louvre
Hubert Robert. Le Pont du Gard (1787).
(c) le Louvre

Sur sa route, il a rencontré certains des plus grands créateurs de son siècle tels Pannini, Piranèse ou Denis Diderot, de grands architectes novateurs, mais aussi Fragonard, Elisabeth Vigée-Lebrun et Jacques-Louis David. La riche production de ce créateur prolifique s’incarne dans l’exposition par la présentation de nombreux dessins – notamment ses merveilleuses sanguines (musée des Beaux-Arts de Valence), des esquisses peintes, des gravures, des caprices architecturaux ou archéologiques, des grandes peintures monumentales, des ensembles décoratifs (par exemple, la célèbre série des Antiquités de la France peinte pour le château de Fontainebleau, aujourd’hui au Louvre) mais aussi des représentations des grands jardins paysagers conçus par l’artiste et enfin des pièces de mobilier uniques dessinées par Robert pour la reine Marie-Antoinette (mobilier de la laiterie de Rambouillet).

Hubert Robert, Caprice architectural avec un canal. 1783. (c) Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage
Hubert Robert, Caprice architectural avec un canal. 1783.
(c) Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage

Parcours de l’exposition

Hubert Robert fut l’un des créateurs les plus séduisants du Siècle des lumières. Artisan de cet art de vivre poli, galant et souriant qui apparaît comme l’une des quintessences de l’esprit français au XVIIIe siècle, l’artiste attire d’emblée la sympathie. Il parvint à se frayer un chemin parmi les cercles les plus brillants de son temps, édifiant une carrière exemplaire dans la France de l’Ancien Régime jusqu’au règne de Napoléon.

Formé à Rome vers le milieu du siècle, en pleine fièvre antiquaire, Robert s’impose dès son retour à Paris comme « peintre d’architecture ». Le philosophe Denis Diderot célèbre aussitôt la « poétique des ruines » du jeune artiste. La production de Robert témoigne au cours de sa carrière d’une exceptionnelle dynamique d’amplification : les œuvres, les projets, les charges y atteignent une dimension considérable. L’artiste devient très recherché pour la réalisation de vastes ensembles de décors peints. Il se lance enfin avec succès dans une forme d’« art total » en tant que créateur de jardins dont le parc de Méréville (de 1786 à 1793) fut sans doute le chefd’œuvre.

Frappé par le bouleversement historique de la Révolution française, il en consigne les premières manifestations en représentant, dès l’été 1789, La Bastille dans les premiers jours de sa démolition. En 1795, il réintègre sa fonction de conservateur du « Muséum national », c’est-à- dire du musée du Louvre qui vient d’ouvrir ses portes, et dont il avait préparé activement la création. Sans aucun doute, l’œuvre de Robert est parcourue par un sens de l’écoulement inexorable du temps et, au-delà, par une conscience de la marche de l’histoire, tour à tour triomphante ou tragique, qui en constitue l’impressionnante grandeur.

Rome

Le jeune Robert arrive dans la cité pontificale le 4 novembre 1754, dans la suite de son protecteur, le puissant comte de Stainville, ambassadeur du roi de France auprès du pape. À Rome, Robert va se trouver des maîtres, définir un répertoire et mettre au point un style qui lui serviront de matrice pour le développement de sa carrière.

Il doit à la seule faveur de son protecteur d’être aussitôt hébergé au sein de l’Académie de France. Le jeune homme travaille de manière acharnée et profite des leçons du peintre d’architecture italien Giovanni Paolo Pannini (1691-1765). Le graveur Giovanni Battista Piranesi (1720-1778) est aussi une référence d’importance. Robert étudie les collections d’œuvres d’art les plus prestigieuses ainsi que les monuments les plus célèbres : la basilique Saint-Pierre ou la place du Capitole. Il accorde également tous ses soins aux ruines antiques. Il étend enfin son répertoire en se consacrant à l’étude du paysage, sans doute à l’instigation de Natoire et en compagnie de Fragonard.

En 1759, il est finalement admis de plein droit comme pensionnaire de l’Académie. Robert honore ses premières commandes à destination d’amateurs prestigieux et se trouve de nouveaux protecteurs tels que le bailli de Breteuil, qui l’héberge à partir de 1762, et l’amateur parisien Claude Louis Watelet.

Après son retour définitif à Paris en 1765, Rome, ses monuments et ses environs, demeurent la source inépuisable de motifs pour tout le reste de sa carrière.

L’anticomanie et ses caprices

En 1765, lorsque Hubert Robert revient à Paris, la capitale est en pleine vogue de l’« anticomanie ». L’Europe de la seconde moitié du siècle vit une profonde révolution esthétique, avec Rome et Paris aux avant-postes, et avec l’art antique comme modèle et l’archéologie comme méthode. Ce mouvement est organisé et théorisé depuis Rome, vers le début des années 1760, par un érudit allemand, Johann Joachim Winckelmann. Cette démarche était déjà connue et appréciée de Robert pendant son séjour romain alors qu’il multipliait les études d’après les vestiges antiques.

De nombreux artistes au XVIIIe siècle, et notamment des peintres, sont particulièrement engagés non seulement dans le commerce, mais plus encore dans les fouilles et les études des monuments antiques. Robert se tient à une distance sans doute respectueuse de cette vogue d’intérêt et, pour tout dire, de ce trafic. Il va, lui aussi, représenter l’effervescence des découvertes lors des chantiers de fouilles ainsi que l’activité des ateliers de restauration de monuments antiques et enfin les développements de cette forme d’exploitation touristique. Mais sa démarche n’est rien moins qu’illustrative, car Robert transpose. Le regard qu’il porte est éminemment poétique, à la fois amusé, ironique parfois, et pourtant indéniablement fasciné.

« Robert des ruines»

Plus encore que les époques qui l’ont précédé, le XVIIIe siècle a témoigné d’une véritable délectation des ruines. La vogue de l’« anticomanie » réactive la fascination pour l’Antiquité classique et les vestiges qui en sont parvenus. Dès le début de sa formation romaine, Robert avait élu des maîtres qui s’étaient justement fait une spécialité de la représentation des ruines : Giovanni Paolo Pannini et Giovanni Battista Piranesi. Toutefois, à ce soin archéologique, Robert adjoint une atmosphère particulière aux échos mélancoliques portant sur l’écoulement du temps et la ruine inéluctable des civilisations. Lors du Salon de 1767, Diderot salue la poétique si personnelle du peintre : « L’effet de ces compositions, bonnes ou mauvaises, c’est de vous laisser dans une douce mélancolie. Nous attachons nos regards sur les débris d’un arc de triomphe, d’un portique, d’une pyramide, d’un temple, d’un palais ; et nous revenons sur nous-mêmes ; nous anticipons sur les ravages du temps…

Et voilà la première ligne de la poétique des ruines. » Sur toutes les représentations apparemment sereines de Robert plane en effet l’ombre implacable de la mort et de la chute des civilisations, ainsi qu’en témoigne la remarquable toile du musée de Valence, Les Bergers d’Arcadie. Au soir de sa vie, en 1798, Robert délivre, avec sa fascinante représentation de l’Obélisque brisé autour duquel dansent des jeunes filles, l’une de ses méditations les plus aiguës sur la danse cyclique de la vie et de la mort. Ici passent et trépassent toutes les civilisations humaines.

L’architecture visionnaire

D’emblée, l’art pictural de Robert se définit dans un rapport particulier avec l’architecture. C’est d’ailleurs comme « peintre d’architecture » que l’artiste est reçu en 1766 au sein de l’Académie royale de peinture et de sculpture. Alors que Robert se forme à Rome au cours des années 1750, l’architecture subit une évolution considérable sous l’influence d’un créateur génial qui l’aborde avec des moyens proprement picturaux, Giovanni Battista Piranesi. Le graveur vénitien est immédiatement imité par les jeunes architectes européens, qui privilégient désormais des effets de cadrage et d’oppositions entre ombres et lumière. La peinture de Robert puise abondamment dans ce même répertoire fait de perspectives vertigineuses, d’éclairages contrastés et d’effets d’empilement volumétriques parfois irréalistes. Le Français s’inspire des ouvrages les plus fameux du maître, la Prima Parte di Architetture e Prospettive (1743) et les Carceri d’invenzione, en français Prisons (vers 1750). Piranèse y revendique d’emblée une dimension « imaginaire » (ou « fantastique » selon la traduction de la première édition française des Carceri en 1750). Pendant plusieurs décennies, la production picturale de Robert va prolonger ce dialogue avec les motifs élaborés par Piranèse, dialogue qui donne lieu à quelques-uns des chefs-d’œuvre de l’artiste tels qu’Un port orné d’architecture de 1761 ou le Canal bordé de colonnades & de grands escaliers du Salon de 1783.

Décors

Hubert Robert fut sans conteste le décorateur le plus en vogue dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. Ses panneaux peints étaient présents dans un grand nombre d’hôtels particuliers parisiens – hôtel de Saint-Florentin, hôtel de Sabran, hôtel de Brienne, hôtel de Luynes, hôtel Caron de Beaumarchais, hôtel de Pérignon à Auteuil… –, dans des châteaux en province – château de Chanteloup, château de Méréville… – ou dans les demeures royales – château de Bagatelle, château de Fontainebleau… Robert exécuta également des peintures pour de riches clients russes.

Entre 1769 et 1797, le décor peint des grandes demeures évolue sensiblement. Si, avant le milieu des années 1770, les peintures prenaient place dans les cabinets, elles occupent ensuite les salons, preuve de leur succès grandissant.

Souvent de grand format, ces « tableaux de place », comme on les appelait à l’époque, avaient été conçus pour des lieux bien précis. Or, il n’existe quasiment plus de ces panneaux décoratifs dans leur environnement architectural d’origine, ce qui constitue une difficulté pour leur étude. Cette facette de la production d’Hubert Robert demeure cependant d’une importance considérable.

Deux ensembles complets, présentés dans cette exposition, permettent d’évoquer ces décors disparus : l’un pour l’hôtel d’Auteuil (six panneaux du musée des Arts décoratifs), l’autre pour le château de Fontainebleau (Les Antiquités de la France).

Jardins

Depuis son séjour romain, le peintre de paysages qu’était Hubert Robert a été fortement inspiré par les jardins, au point qu’à partir des années 1770, il a multiplié les représentations de jardins « pittoresques ».

En parallèle à son métier de peintre, l’artiste fut en outre concepteur de jardins. Si, en 1778, il fut l’auteur des dessins pour l’aménagement des Bains d’Apollon dans le parc du château de Versailles, dont il laissa par ailleurs d’émouvantes évocations (L’Entrée du Tapis vert et Vue du bosquet des Bains d’Apollon), c’est en 1784 seulement qu’il fut nommé « dessinateur des Jardins du roi », charge qui avait été occupée au XVIIe siècle par André Le Nôtre. En cette qualité, il intervint aux jardins de Meudon et de Rambouillet.

Mais il travailla aussi et surtout à l’aménagement du parc du château de Méréville pour le célèbre banquier Jean Joseph de Laborde à partir de 1786. Ce parc fut sans doute le plus grand et le plus impressionnant jardin d’Île-de-France au xviiie siècle (Le Château et le parc de Méréville).

Les autres jardins pour lesquels le rôle de Robert est relativement documenté sont ceux du château de Lagrange, où l’artiste travailla avec l’architecte Vaudoyer pour le général La Fayette de 1800 à 1802, ceux du château de Betz près de Chantilly pour la princesse de Monaco et ceux du château de Bellevue pour la marquise de Coislin. La participation de Robert à l’aménagement des parcs d’Ermenonville pour le marquis de Girardin et de Maupertuis pour le marquis de MontesquiouFézensac semble très probable.

En savoir plus:

ExpositionHubert Robert, 1733-1808
Un peintre visionnaire

Jusqu’au 30 Mai 2016

http://www.louvre.fr/