Une journée au XVIIIe siècle, chronique d’un hôtel particulier

Plongez au cœur de l’intimité d’une demeure aristocratique du XVIIIe siècle et de ses habitants, maîtres, domestiques et animaux familiers, grâce à une exposition immersive, intitulée « Une journée au XVIIIe siècle, chronique d’un hôtel particulier ».

Avec plus de 550 pièces originales issues essentiellement des collections du musée, et pour la plupart rarement montrées, l’exposition « Une journée au XVIIIe siècle, chronique d’un hôtel particulier » convoque tous les domaines d’expression des arts décoratifs – boiseries et papiers peints, mobilier, céramique, orfèvrerie, vêtements et accessoires de mode, jouets, bijoux – pour redonner vie à un hôtel particulier parisien dans les années 1780.

Comment l’art de vivre à la française s’illustre-t-il dans sa forme la plus aboutie au XVIIIe siècle ? Certes, il est avant tout le privilège d’une élite, qu’elle soit de naissance, d’argent ou de talent, et ne peut être le reflet des conditions de vie de la population entière. Néanmoins, il exprime à la perfection les modes, les goûts, les valeurs et les usages vers lesquels tous les yeux convergent alors en Europe, et par‑delà depuis la jeune Amérique. Car Paris s’affirme au XVIIIe siècle comme la capitale d’un luxe, toujours en quête d’innovation, un environnement favorable à l’éclosion des arts, en quête d’agrément et de commodité, autrement dit du beau dans l’utile qui est la devise du musée des Arts décoratifs.

L’hôtel face à la rue, entre cour et jardin

Le parcours s’ouvre sur l’évolution architecturale que connaît l’hôtel particulier au XVIIIe siècle. Démonstration architecturale en même temps qu’incarnation de l’art d’habiter, résidence urbaine d’un personnage important et de sa maison, héritier d’une longue tradition et sujet à toutes les modes, l’hôtel particulier présente des visages multiples et contrastés, balançant sans cesse entre la norme et l’exception. Mais avant de pénétrer dans l’hôtel, encore faut‑il cheminer jusqu’à lui à travers la rue parisienne, le pavé embarrassé de véhicules, les murs saturés d’affiches, l’air vibrant des cris des marchands ambulants. Le visiteur est ensuite conduit sous le porche majestueux qui manifeste aux passants la puissance des propriétaires, tout en maintenant à distance la promiscuité urbaine. Après avoir franchi la cour où une belle chaise à porteurs et une table amovible de carrosse attendent d’être mises en branle, le visiteur découvre les séduisants parterres de fleurs en porcelaine, les treillages et les plantations en pots du jardin, au milieu desquels se dresse la silhouette d’une belle jardinière, coiffée d’un grand chapeau de paille.

La maisonnée, les heures et les jours

L’exposition se concentre ensuite sur une journée type d’une famille de l’aristocratie française du Siècle des Lumières : le portrait par Boilly de la famille Gohin, enrichie dans le négoce lointain, nous introduit au coeur de la maisonnée. Le visiteur est ainsi invité à faire la connaissance de Monsieur et de Madame, épée de Cour au côté pour lui et bijoux pour elle, mais aussi de leurs enfants à travers leur habillement, les soins apportés à leur éducation et leurs jeux quotidiens. L’exposition présente également leur domesticité, nombreuse et spécialisée que nous découvrons vaquant à ses occupations (récurage de la vaisselle d’argent, préparation des repas, tirage de l’eau à la fontaine de cuivre, lavage et repassage du linge, etc.) ; enfin, leurs animaux chéris et familiers, chiens, chats et oiseaux, témoins d’un nouvel attachement.

L’exposition nous plonge dans une journée découpée en trois parties, matin, après-dîner et soir, rendues sensibles par un traitement gradué de la lumière. Les progrès scientifiques et techniques dans la mesure du temps sont illustrés par un choix significatif d’horloges, de cartels et de montres, mais aussi de semainiers et d’almanachs de poche aux luxueuses reliures. Un nouveau rapport au temps, perçu de manière de plus en plus précise, s’impose. La tendance est à l’allongement de la journée, avec un coucher retardé.

Les plaisirs de la toilette

La journée commence au lever dans la chambre à coucher où trône un lit à la duchesse placé perpendiculairement au mur, dont le baldaquin et les pentes en tissu apportent intimité et chaleur au dormeur. Aux alentours de sept heures du matin, les maîtres qui ont chacun leurs appartements sont réveillés par leurs domestiques qui, eux, s’affairent depuis quatre heures. Avant même de prendre son déjeuner, premier repas de la journée et de s’habiller, on fait ses dévotions. Puis on se sustente d’un bouillon de viande et de légumes servi dans une écuelle à oreilles en porcelaine posée sur son plateau.

L’amour des lettres, des sciences, des arts… et de son prochain

Avant ou après le dîner (qui correspond à notre déjeuner), un détour par la bibliothèque s’impose. Les gentilshommes y entretiennent leur goût pour la science, la philosophie, les arts ou encore la curiosité pour l’Ailleurs, en l’occurrence la Chine et le Japon. Ce lieu reconstitué au coeur de l’exposition est aussi un espace de travail pouvant être garni d’un bureau ou d’un secrétaire propre à se consacrer à sa charge ou à la gestion de ses propriétés. Réservée ordinairement aux hommes, la bibliothèque constitue un lieu moins formel que le reste de l’hôtel particulier, ce qui en fait un espace d’intimité. On peut ainsi y être simplement vêtu d’une robe de chambre, d’un bonnet d’intérieur et de mules, dont les soieries colorées et les broderies sont d’un grand raffinement. Le parcours se poursuit dans le pendant de la bibliothèque qui est le boudoir de Madame. C’est là où elle peut s’adonner à la lecture, assise dans une ottomane, à l’écriture en prenant appui sur son bureau qualifié de « bonheur‑du‑jour », au dessin, mais aussi aux travaux d’aiguille. Elle confectionne ainsi de menus ouvrages en perles tissées, les sablés, ou joue à faire des noeuds et des cordelettes en fils de soie, au moyen de navettes luxueuses comme des bijoux.

Le lever demeure au xviiie siècle un moment de convivialité où l’on peut recevoir si on le souhaite amis, fournisseurs, secrétaires ou directeurs de conscience, pour discuter affaires intimes, professionnelles ou domestiques. L’habillement et la coiffure qui se déroulent donc souvent sous le regard d’un cercle restreint sont l’occasion de montrer une large sélection d’objets liés au soin du corps. Le cabinet des bains est l’apanage des plus fortunés, notamment en raison de la préparation de la baignoire au moyen d’un chauffe‑bain en cuivre, l’eau courante n’existant pas. Ordinairement, la toilette reste donc sèche et les ablutions limitées à l’usage de l’aiguière et de son bassin, des boîtes à savon et à éponge, de l’œillère et du bidet. Chaise percée, bourdaloue et pot de chambre complètent ces indispensables de l’hygiène intime. Hommes, femmes et enfants portent des perruques faites de cheveux naturels et poudrées. Reflet de la place que l’on occupe dans la société, la parure et les habits se doivent d’être soignés pour bien paraître aux yeux du monde, l’exposition illustre cette exigence. Parfums, fards et mouches, tous conservés dans des flacons et des boîtes richement décorés, jouent un rôle fondamental dans l’apprêt.

Les bienfaits de la table et le service à la française

Le fil narratif de l’exposition continue avec le moment du dîner (repas pris entre quatorze et seize heures). La salle à manger en tant que pièce spécialisée apparaît dans les demeures aristocratiques. Le visiteur peut y découvrir un mobilier permanent composé d’une fontaine murale pour se laver les mains, de chaises souvent cannées, de consoles-dessertes, de rafraîchissoirs où attendent au frais verres et bouteilles qui ne figurent jamais sur la table, et d’une grande table – de simples tréteaux jusqu’à la fin du siècle où la table fixe fait une timide apparition – dressée autour d’un somptueux surtout en verre filé, destiné à amuser les invités et à stimuler la conversation. Si assiettes, couverts et plats attendent les convives, les verres sont, eux, apportés à la demande. Le service dit « à la française », pratiqué pendant tout le siècle, consiste à poser tous les plats garnis sur la table.

Dans l’après-dîner, la pratique de la collation, prise indifféremment dans la chambre, le boudoir, un petit cabinet ou le salon avec ses amis, revêt une grande importance : on consomme désormais du chocolat, du thé ou du café, produits de luxe importés des régions lointaines et réservés à l’élite, que l’on sert dans des pièces d’orfèvrerie et de porcelaine conçues spécialement à cet effet. Destiné à adoucir l’amertume de ces boissons à la mode que l’on consomme pour leurs vertus revigorantes, voire aphrodisiaques, le sucre est aussi considéré comme un produit de luxe. Pour éviter de se brûler, une fois servi, on renverse la boisson de la tasse dans la soucoupe qu’on porte à ses lèvres.

Tout au long du XVIIIe siècle, le souper (notre dîner) se prend de plus en plus tard, entre vingt heures trente et vingt‑trois heures. C’est un repas qui se déroule généralement dans l’intimité, en petit comité, avec un nombre restreint de domestiques qui se bornent à assurer le service, sans demeurer en permanence dans la salle à manger. Cette nouvelle pratique entraîne la création de meubles d’un genre nouveau, « volants » et légers, à roulettes, aisément déplaçables. On n’a plus qu’à tendre la main pour se servir soi-même.

Afin de suivre le jeu, les menuisiers en sièges inventent les voyeuses et les ponteuses, sur lesquelles on s’assoit à genoux ou à califourchon, les coudes appuyés au dossier haut. La musique et la danse peuvent également égayer la soirée, notamment avec l’émergence de la musique de chambre (d’un genre nouveau), qui se veut d’une plus grande simplicité d’exécution et de mise en œuvre. C’est le règne des petits genres musicaux comme la cantate française, la sonate, les suites et arrangements des grands airs d’opéra à la mode pour deux ou trois instrumentistes. Harpe, clavecin, guitare, flûte traversière et violon sont particulièrement prisés des particuliers qui s’adonnent en amateurs devant un petit cercle d’intimes conquis.

Dans les bras de Morphée

L’exposition se clôt sur le dernier moment de la journée : le coucher. Hommes et femmes enfilent une chemise de nuit blanche après avoir procédé à un nettoyage du visage. Monsieur couvre sa tête d’un bonnet de nuit, tandis que Madame protège sa chevelure qu’elle a fait longuement brosser, dans un bonnet dit « dormeuse ». Une collation peut être laissée sur la table de la chambre en cas de petite faim au cours de la nuit. Une veilleuse diffuse sa pâle lueur… Après une soirée faite de mondanités et de divertissements, parfois conclue par un medianoche, il est temps de s’abandonner à Morphée : minuit est alors largement dépassé.

Les agréments du tabac, de la musique et du jeu

L’une des activités de loisir également mise en exergue dans l’exposition est la consommation de tabac, avec tous les usages sociaux que cette pratique englobe. Priser le tabac est en effet très à la mode au XVIIIe siècle, et le proposer à autrui constitue un signe d’honneur et de distinction. Le tabac est conservé dans des tabatières fabriquées dans des matériaux rares et précieux, qui deviennent des accessoires indispensables que l’on assortit à sa tenue, selon les saisons et les heures du jour. Nombre de pièces présentées illustrent aussi la pratique du jeu au sein de l’aristocratie, qui survient le plus généralement le soir. Là encore, tout un mobilier spécifique est progressivement conçu, telles que les tables pour le tric-trac, pour l’hombre et le quadrille, pour le brelan ou pour la bouillotte, respectivement rectangulaire, carrée, triangulaire et circulaire.

Une journée au XVIIIème siècle, Chronique d’un Hôtel particulier

Jusqu’au 5 juillet 2026

Musée des Arts décoratifs (MAD Paris) 107 rue de Rivoli, 75001 Paris

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