Tendre porcelaine de Saint-Cloud. Des formes et des usages au XVIIIe siècle

Le musée des Avelines propose de redécouvrir 200 pièces de porcelaine tendre créées entre 1695 et 1766 à la manufacture de Saint-Cloud – première manufacture de porcelaine en France – dont 80 sont issues de la riche collection du musée. Elles seront montrées aux côtés de prêts exceptionnels de grandes institutions publiques telles que la prestigieuse collection du Musée des Arts Décoratifs de Paris,  la Cité de la céramique – Sèvres et Limoges, les musées de Sceaux, Rouen et Saumur, ainsi que des pièces inédites de collections privées.

Pot à fard en forme d’artichaut, Porcelaine, manufacture de Saint-Cloud, vers
1730-1750. Saint-Cloud, Musée des Avelines.
Pot à jus couvert, Porcelaine, manufacture de Saint-Cloud, entre 1715 et 1745.
© Ville de Saint-Cloud – Musée des Avelines / A. Bonnet

La Manufacture de Saint-Cloud : découverte d’un secret de porcelaine Dans les années 1690, après de nombreuses expérimentations, la manufacture de Saint-Cloud parvient à mettre au point une nouvelle pâte de porcelaine sans kaolin, onctueuse et ivoirée, composée d’une fritte au dosage savant : la porcelaine dite «tendre». Jusqu’alors, les faïences de Delft restent les imitations les plus fidèles mais ne peuvent concurrencer les porcelaines extrême-orientales tant convoitées à l’époque du Roi Soleil. Pari réussi par la manufacture de Saint-Cloud qui devient pionnière dans ce domaine et la seule à détenir le secret d’une porcelaine exceptionnellement laiteuse. Sa finesse et sa délicatesse en font une porcelaine très prisée qui orne alors les tables et intérieurs du roi et de la cour.

Porcelaine, manufacture de Saint-Cloud.

De la forme à l’usage : une porcelaine innovante À travers un parcours thématique, l’exposition Tendre porcelaine de Saint-Cloud s’attache à mettre en valeur les formes de ces porcelaines et leurs usages. Les artisans s’émancipent des codes empruntés à la porcelaine d’Extrême-Orient pour créer un nouveau vocabulaire ornemental. De nouvelles formes naissent alors et font la renommée de ces créations dans l’art du décor, de la toilette, de la table ou encore des boissons chaudes. Cette production prolifique, sur un peu moins d’un siècle, laisse derrière elle un héritage majeur et significatif de l’excellence de la porcelaine et de l’art de vivre à la française.

La Table

À partir de la fin du XVIIe siècle, la porcelaine de Saint-Cloud s’invite sur les tables royales et princières côtoyant l’orfèvrerie. Dans le service à la française dont les règles sont fixées à cette époque, les assiettes comme les plats sont placés sur la table par séries successives appelées « service ». Ces derniers comportent chacun un grand nombre de plats différents, apportés simultanément par autant de domestiques que nécessaire, offrant aux convives un vaste choix de mets. Entre chaque service, la table doit être entièrement débarrassée de tous ses plats, excepté les divers ingrédients nécessaires à l’assaisonnement : sel, épices, huile, vinaigre, moutarde et sucre.

Boîte à épices de forme tréflée à couvercle pivotant,
broderies à cartels quadrillés en camaïeu bleu
Porcelaine tendre, manufacture de Saint-Cloud, vers 1720-1730
Château – Musée de Saumur
© Martine Beck Coppola

Pour présenter les condiments sur la table, la manufacture de Saint-Cloud va abondamment s’inspirer des formes de l’orfèvrerie comme dans ses salières en bleu et blanc ou polychromes, ses boîtes à épices à trois compartiments, pour le poivre, la muscade et la cannelle ou encore ses sucriers à poudre, de forme verticale à couvercle bombé et ajouré. Les assiettes restent d’orfèvrerie : la vaisselle plate n’est guère illustrée dans la production de Saint-Cloud à l’exception des jattes et des compotiers. Il n’en est pas de même dans la catégorie des pièces de forme où Saint-Cloud fait preuve d’une indéniable ambition dictée par le désir d’égaler la grande orfèvrerie. Le pot à oille, sorte de marmite d’apparat, occupe, par ses dimensions et son importance, le premier rang suivi par les rafraîchissoirs (seaux à bouteille ou seaux à verre) disposés à part hors de la table. La saucière est une autre pièce de forme affectionnée par Saint-Cloud de même que les modestes coquetiers abondamment produits.

Seau à verre en blanc décor sur rocher percé et à paysage, en relief,
mascarons tirant la langue
Porcelaine tendre, manufacture de Saint-Cloud, vers 1700
© Ville de Saint-Cloud – Musée des Avelines /A. Bonnet

Enfin, Saint-Cloud fait preuve d’une grande créativité dans le domaine des manches pour les couverts individuels. Si les métaux précieux, or ou argent, restent par excellence la matière de choix de ces ustensiles, l’apparition des couverts à lame d’acier et à manche de porcelaine, apporte à moindre coût, sur la table, une indéniable note de charme, de pittoresque et de fantaisie, propre à la tendre porcelaine de Saint-Cloud.

Les boissons chaudes

Saint-Cloud a été la première manufacture en Europe à concevoir des cabarets de porcelaine pour la dégustation des boissons exotiques en vogue, le café, le thé et le chocolat. Vantés pour leurs vertus thérapeutiques, les nouveaux breuvages, mieux préparés, sont passés de remèdes à des boissons de plaisir dégustées dans l’intimité familiale ou durant des visites de courtoisie. Orfèvrerie, grès rouge et porcelaine orientale ont formé un temps, regroupés sur des plateaux de laque, d’hétéroclites services pour les préparations à base de feuilles de thé, de poudre de café et de pâte de cacao. La paternité du service entièrement de porcelaine rassemblant tasses, soucoupes, verseuses et sucriers revient à Saint-Cloud.

Théière en blanc, décor à la fleur de prunus en relief
Porcelaine tendre, manufacture de Saint-Cloud, vers 1720-1740
© Ville de Saint-Cloud – Musée des Avelines /A. Bonnet

La pièce la plus produite est la tasse, qualifiée indifféremment de « gobelet » dont l’anse est une invention clodoaldienne à part entière. Elle sert tout autant pour le chocolat, le thé ou le café dans des formats divers. Les premières théières fabriquées par Saint-Cloud sont de forme sphérique à bec droit inspirées des modèles chinois en grès rouge ou de leurs répliques en Delft. Les sucriers, simples pots complétés de couvercles légèrement bombés, reçoivent le « sucre cassé », indispensable à la dégustation des trois boissons. Un plateau de porcelaine – dont aucun exemple n’est connu – regroupe les « meubles » du cabaret. Le plus célèbre cabaret est indéniablement le modèle à broderies bleues. Sa tasse se complète d’une originale soucoupe à galerie conçue pour maintenir en place le récipient. Familièrement dénommée au XIXe siècle, « la tasse trembleuse », elle est emblématique de la production de Saint-Cloud.

Bol de cabaret et sa soucoupe, décor oriental « au rocher percé »,
en camaïeu bleu
Porcelaine tendre, manufacture de Saint-Cloud, vers 1730-1750
© Musée du Domaine départemental de Sceaux.
Photographie P. Lemaître

Les cabarets « en blanc », sont conçus pour se mettre à l’unisson des Blancs chinois importés du Fujian. Ils reçoivent des décors à imbrications ou à relief comme le décor oriental à la fleur de prunus qui connaîtra un grand succès. Les cabarets « en couleurs » sont plus rares, dictés par l’engouement pour les porcelaines de style Kakiemon et Imari. Le décor « à la tige de bambou et à la haie liée » sera particulièrement décliné à Saint-Cloud.

La toilette et les bagatelles

Les dames de la cour se plient au cérémonial de la toilette. Autour d’un miroir de chevalet éclairé de flambeaux se répartissent coffrets, pelotes à épingles, boîtes à poudre, pots à fard, brosses, aiguière et bassin, disposés à la vue de ceux à qui l’on accordait audience tout en se faisant coiffer. La manufacture de porcelaine de Saint-Cloud puise dans les formes des grands services de métal précieux pour produire des ustensiles de toilette. Ils côtoient les modèles traditionnels en orfèvrerie et même les substituent. Les pots à eau et leurs jattes font partie des plus brillantes créations osées dans une pâte de porcelaine dont la complexité et l’instabilité interdisent de plus grands formats. Ils remportent un grand succès de même que les écuelles à bouillon, considérées par leur usage matinal comme un accessoire de la toilette. En marge de ces pièces insignes, Saint-Cloud propose d’innombrables ensembles de pots contenant les fards, indispensables touches finales de la toilette. Ces pots cylindriques, complétés d’un couvercle à prise en bouton, sont réalisés en plusieurs grandeurs et selon des décors variés. A côté des Bleus indémodables et ceux peints de chinoiseries en couleur, les versions naturalistes  « artichaut » restent les créations les plus originales.

Pot à fard, décor floral kakiemon en polychromie
Porcelaine tendre, manufacture de Saint-Cloud, vers 1740 et 1750

Pot à fard, chinoiseries polychromes à figures
Porcelaine tendre, manufacture de Saint-Cloud, vers 1720
Saint-Cloud, Musée des Avelines

La porcelaine fait également une apparition dans l’art du costume sous Louis XIV. Il s’agit essentiellement de « pômes » de canne et de «boestes», des bagatelles vendues par les bimblotiers mais aussi les marchands-merciers. Porter la canne, depuis le règne de Louis XIII, est en usage. Elle est un objet de parure qui s’intègre au costume. Saint-Cloud est la première manufacture de porcelaine à fabriquer des pommes de canne, douces au toucher. Elle les propose sous des formes diverses, qualifiées de marteaux, béquilles ou encore becs de corbin et avec des décors plus souvent à thème de chinoiseries qu’européen.

Boites en porcelaine tendre, manufacture de Saint-Cloud, vers 1740
Saint-Cloud, Musée des Avelines

Les « boestes », fantaisies singulières, destinées à une clientèle féminine, connaîssent entre 1730 et 1750 un vif succès. Remarquables par l’originalité de leurs formes, telles les boîtesanimaux, ou par l’exotisme de leurs décors, ces boîtes à bonbons, boîtes à mouches ou tabatières illustrent un art dans lequel excelle la manufacture de Saint-Cloud.

Les vases d’ornement et la sculpture

La manufacture de porcelaine de Saint-Cloud a produit en quantité des vases d’ornement à l’imitation des Bleus importés de Chine, promis au décor des appartements et des bibliothèques, selon une mode lancée par l’ornemaniste Français Daniel Marot (1661-1752). En parallèle au répertoire oriental, les ateliers de Saint-Cloud développent les décors de broderie à la Berain, la plus moderne invention décorative de l’époque, héritée des compositions italiennes a raffaellesche du XVIe siècle réinterprétées par le dessinateur du roi. L’usage des pots-pourris, avec leurs couvercles percés de multiples oculi pour laisser exhaler les senteurs des mélanges, devient familier au cours du XVIIIe siècle. Ces vases renouvellent le répertoire. À l’imitation de la Chine, ils sont « en fruit des Indes ». De style européen, ils se couvrent de fleurs en relief, adoptant une forme en balustre ou simulant des paniers d’osier en trompe-l’oeil.

La production de sculpture de Saint-Cloud semble être arrivée tardivement car elle n’est pas mentionnée dans l’inventaire de la manufacture en 1700. Celle-ci a d’abord cherché son inspiration du côté de l’Orient en produisant de sympathiques figures de Chinois un peu raides encore modelés à la main. Les personnages de théâtre, chantant, déclamant ou dansant, tout en mouvement, sont d’un esprit totalement différent. Un dernier groupe de Chinois polychromes décèle l’influence de Meissen dont les productions inondaient alors le marché parisien. Au même moment, la manufacture s’intéresse à des sujets européens comme la « Laitière » inspirée d’une estampe d’après Watteau.

En 1757, Saint-Cloud va s’attacher pendant six mois les services d’un sculpteur assez talentueux, Jean-Baptiste Balleur, auteur d’un charmant groupe sur terrasse L’Enfant au chien. Plus que toute autre manufacture française, Saint-Cloud s’est essayé à la sculpture animalière, produisant un étonnant bestiaire caractéristique de ce goût marqué pour l’amusement et la fête.

En savoir plus:

Le musée des Avelines, musée d’art et d’histoire de Saint-Cloud

jusqu’au 19 mars 2017

http://www.musee-saintcloud.fr/les-expositions