Trésors de Kyōto, trois siècles de création Rinpa

L’exposition présente l’une des écoles majeures de l’art japonais, le courant décoratif Rinpa, apparu au début du XVIIe siècle et dont la production perdure jusqu’à aujourd’hui.
Cette présentation, proposée dans le cadre de la saison Japonismes 2018 : les âmes en résonance, offre l’opportunité exceptionnelle de découvrir durant les quatre premières semaines de l’exposition le «Trésor National» Dieux du vent et du tonnerre de Sotatsu conservé dans le temple Kennin-ji à Kyōto et seulement visible en de très rares occasions.

Kamisaka Sekka, Fleurs et plantes des quatre saisons (détail), entre 1920 et 1925, paire de paravents à six panneaux, encre, couleurs et or sur soie, Musée Hosomi, Kyōto

Cet événement prend toute son importance dans le cadre du 160 e anniversaire des relations diplomatiques entre le Japon et la France.

Plus de soixante œuvres sont exposées selon un parcours chronologique en quatre parties suivant les différentes générations d’artistes du mouvement Rinpa.

Tawaraya Sotatsu, Dieux du vent et du tonnerre, XVIIe siècle, paire de paravents à deux panneaux, encre et couleurs sur feuille d’or, Kyoto, Kennin-ji, OEuvre classée au Japon « Trésor national »

Dès l’entrée de l’exposition, la scénographie met à l’honneur l’éclat de la feuille d’or préparant les visiteurs à la magnificence des œuvres, puis les plonge dans une ambiance contemplative.
L’exposition présente l’extraordinaire variété des œuvres Rinpa, montrant que les artistes de ce courant ne se sont pas consacrés seulement à la peinture, mais aussi à la gravure, au décor d’objets en céramique, en bois et en laque. Un espace évoquant l’ambiance d’un atelier d’artiste au Japon et deux vidéos sont proposées dans l’exposition et permettent au public de comprendre les techniques artistiques adoptées par les artistes Rinpa dont les créations ont pour but de faire entrer la beauté dans la vie de tous les jours.

Attribué à Tawaraya So-tatsu, inscription par Karasumaru Mitsuhiro, La sente au lierre, XVIIe siècle, paire de paravents à six panneaux, encre et couleurs sur feuille d’or, Kyo-to, Sho-koku-ji, Œuvre classée au Japon « Bien culturel important ».

En raison de la fragilité des œuvres, leur présentation est évolutive et intègre quatre rotations pendant la durée de l’exposition. Lors de la plus grande rotation, du lundi 10 au vendredi 14 décembre inclus, l’exposition sera fermée au public.

Kamisaka Sekka, Iris, 1920-40, paire de paravents à deux panneaux, encre et couleurs sur feuille d’or, collection particulière, Kyoto.

UN PARCOURS CHRONOLOGIQUE EN QUATRE ÉTAPES

Ancienne capitale et berceau de la culture traditionnelle nippone, Kyōto est le lieu d’origine d’un des courants artistiques majeurs du Japon : l’école Rinpa (aussi transcrit Rimpa). Le terme Rinpa, créé à la fin du XIXe siècle, est composé des deux caractères 琳派 signifiant «école de [Kō]rin».

À la différence d’autres écoles picturales japonaises, les artistes Rinpa sont unis non par des liens directs de maître à élève, mais par des affinités spirituelles. Le mot shishuku exprime parfaitement le sens du respect et l’attachement que chacun d’eux a à l’égard de ses prédécesseurs. Le style décoratif Rinpa est forgé à l’aube du XVIIe siècle par Hon’ami Kōetsu (1558-1637) et Tawaraya Sōtatsu (actif entre 1600 et 1640). Il connaît son épanouissement grâce à Ogata Kōrin (1658-1716), qui appartient, avec son frère Kenzan, à la deuxième génération d’artistes du courant, auquel son nom est associé.

Ogata Kôrin (1658-1716), Vagues à Matsushima, paravent à six feuilles, XVIIIe siècle, Museum of Fine Arts Boston. Photo : domaine public.

Bien que ce mouvement soit aussi désigné sous les termes «école de Kōetsu» ou «école de Sōtatsu et de Kōrin», ces dernières décennies, Rinpa demeure le plus répandu. La troisième génération d’artistes, dont les représentants principaux actifs à Edo (l’actuelle Tōkyō) sont Sakai Hōitsu (1761- 1829) et Suzuki Kiitsu (1796-1858), produit un style sophistiqué que les historiens de l’art appellent Edo Rinpa. Cela permet de le distinguer de la sensibilité esthétique du Kyō[to] Rinpa, aussi nommé Kamigata Rinpa, d’après la région qui comprend Kyōto et Ōsaka.

Kamisaka Sekka, Erable au feuillage automnal et chrysanthèmes blancs, entre 1920 et 1925, rouleau vertical, encre et couleurs sur soie, Musée Hosomi, Kyôto.

Koetsu et Sotatsu : la naissance de Rinpa

En 1615, le shōgun Tokugawa Ieyasu (1543-1616) accorde à Hon’ami Kōetsu (1558-1637), connaisseur et polisseur de lames de sabres, célèbre calligraphe, excellent laqueur et céramiste, l’autorisation de s’installer à Takagamine, dans le nord de Kyōto. Sur ces terres, il fonde une petite communauté d’artisans. Peu avant, Kōetsu commence à collaborer avec Tawaraya Sōtatsu (actif entre 1600 et 1640). Cet artiste dont la vie reste enveloppée de mystère dirige un atelier spécialisé principalement dans la peinture sur éventails et sur paravents, et le décor de rouleaux imprimés sur bois et de papiers enluminés.

Nakamura H-och-u, Oiseau sur une branche de prunier, XVIIIe siècle, paravent à six panneaux, encre et couleurs sur feuille d’or, musée Hosomi, Ky-oto

Les créations de Kōetsu et Sōtatsu, considérés comme les fondateurs du courant décoratif Rinpa, répondent aux besoins artistiques de la Cour impériale et de son entourage et évoquent le goût raffiné des milieux des riches marchands de Kyōto (machishū). Imprégnées d’une sensibilité nouvelle, elles s’inspirent de la beauté classique de l’époque de Heian (794-1185), en particulier du style des Yamato-e. Reprenant les thèmes majeurs des Yamato-e, tels que les fleurs et les plantes qui changent au fil des saisons, ou s’inspirant de la littérature et du théâtre classiques, leurs œuvres sont marquées par l’utilisation de matériaux précieux comme la poudre et la feuille d’or ou d’argent (kingindei, kinginpaku).

En raison de leur fragilité, les trois œuvres phares présentées dans cette première partie seront exposées successivement pendant la durée de l’exposition pour préserver leur état de conservation.

Korin et Kenzan : un nouvel élan

Fils du propriétaire de la maison Kariganeya, l’une des boutiques de textiles les plus renommées de Kyōto, Ogata Kōrin (1658-1716) et son cadet Ogata Kenzan (1663-1743) grandissent dans un environnement privilégié. Ils reçoivent une éducation soignée, se familiarisant dès leur plus jeune âge avec la poésie et la littérature classiques, le théâtre nō et la cérémonie du thé. Comptés parmi les représentants majeurs de l’ère Genroku (1688-1704), qui marque l’apogée de la culture de l’époque d’Edo (1603-1867), les deux frères collaborent souvent ensemble et s’investissent dans divers domaines : calligraphie, peinture, céramique, laque.

Artistes aux multiples compétences, ils donnent un nouvel élan au style décoratif Rinpa, tout en puisant dans le répertoire des thèmes et des procédés techniques adoptés par Kōetsu et Sōtatsu. Kōrin, en particulier, apporte à l’esthétique Rinpa des innovations très personnelles. Ses compositions épurées sont reconnaissables à leur mise en page audacieuse, à leur gamme chromatique aux tons intenses et au rythme harmonieux. Son art exerce une profonde influence sur les générations qui lui succèdent.

Connu en France à la fin du XIXe siècle, à l’époque du japonisme, Kōrin est très apprécié par les amateurs et les collectionneurs parisiens. L’historien de l’art Louis Gonse (1846-1921), dans son ouvrage monumental consacré à L’Art japonais (1883), le désigne ainsi comme «le plus original et le plus personnel des peintres du Nippon, le plus Japonais des Japonais ».

Shikō, Roshū, Hōchū : Le renouvellement du style Rinpa

Entre le XVIIIe et le début du XIXe siècle, l’esthétique du courant Rinpa connaît une renaissance. Séduits par le sens décoratif de Kōrin, maints artistes s’inspirent de ses œuvres, d’un point de vue soit stylistique soit iconographique, certains thèmes du répertoire Rinpa, tels les iris ou les vagues, étant associés à ce créateur à la personnalité unique. Ses compositions très lisibles, aux lignes souples, notamment celles à sujets végétaux ou à figures humaines dessinées avec une pointe d’humour, exercent une formidable influence.

Parmi les admirateurs les plus fervents de Kōrin, on compte Watanabe Shikō (1683-1755), réputé pour son style éclectique, Fukae Roshū (1699-1757), dont on ne connaît aujourd’hui que de très rares œuvres, et Nakamura Hōchū (mort en 1819), apprécié pour son usage du tarashikomi (technique d’application d’encre ou de pigments sur une surface humide pour obtenir un effet flou) et ses peintures réalisées à l’aide des seuls doigts et ongles. Ces artistes rendent hommage à Kōrin en réinterprétant son style d’une manière très libre, évitant de copier fidèlement ses motifs. Dans l’Album de peintures de Kōrin [Kōrin gafu], Hōchū, qui s’inspire des dessins de son prédécesseur, en perpétue l’esthétique picturale par le biais de la gravure. Sakai Hōitsu (1761-1828) constitue un cas à part : représentant du Rinpa d’Edo, on lui doit la redécouverte de l’artiste grâce à la publication de Cent dessins de Kōrin [Kōrin hyakuzu], sorte de catalogue raisonné de ses œuvres.

Sekka : l’héritage Rinpa au XXe siècle

Désigné comme le dernier grand représentant du style Rinpa, Kamisaka Sekka (1866-1942) est actif principalement à Kyōto entre la fin du XIXe
siècle et les premières décennies du XXe siècle, durant les ères Meiji (1868-1912), Taishō (1912-1926) et le début de Shōwa (1926-1989). Artiste aux multiples facettes, ce dessinateur et peintre talentueux collabore aussi avec divers artisans, dont son frère Kamisaka Yūkichi (1886-1938), créant les décors d’objets en bois et en laque, ainsi que pour des céramiques et des textiles.

Auteur de nombreux recueils de motifs décoratifs, dont Les Herbes de l’éternité [Momoyogusa] (1909-1910), Sekka fait revivre la sensibilité Rinpa, contribuant à moderniser le design et à promouvoir les arts appliqués au Japon. Les thèmes de ses créations sont souvent puisés dans l’univers végétal, notamment les fleurs et les plantes au fil des mois et des saisons, ou dans le théâtre nō, la poésie et la littérature classiques. Ces thèmes ressortent du répertoire traditionnel Rinpa, dont il emprunte également certaines techniques (tarashikomi, mokkotsu) et l’emploi de matériaux précieux tels que l’or et l’argent.

Tout en s’inspirant de ses prédécesseurs, Sekka fait preuve d’un sens inné de l’espace et d’un génie créatif novateur qui lui permettent de revisiter les sujets classiques avec humour, dans des compositions originales, dégageant une énergie et une joie surprenantes.

En savoir plus:

Lieu: Musée Cernuschi, Musée des arts de l’Asie de la ville de Paris

Date: 27 janvier 2019

Site:  http://www.cernuschi.paris.fr