Miroir du monde. Chefs-d’œuvre du Cabinet d’art de Dresde

L’exposition du Musée du Luxembourg réunit une centaine d’œuvres et objets exceptionnels collectés entre le XVIe et le XVIIIe siècle par les puissants Princes électeurs de Saxe. Dans la période marquée par la lutte pour le pouvoir impérial entre les Électorats du Saint Empire romain germanique et les cours européennes, cette collection éclatante de richesse montre le pouvoir politique du Prince électeur.

Composée d’objets d’art, d’instruments et de livres scientifiques, de matériaux naturels et d’objets ethnographiques, la Kunstkammer ou « cabinet d’art » fut la première collection d’Europe à ouvrir ses portes au grand public qui la considérait comme un lieu de savoir et d’éducation.

Dans cette exposition, l’accent est mis sur la qualité artistique et la provenance des œuvres reflétant les multiples relations mondiales et les échanges culturels mais aussi sur la vision du monde euro centrique qu’elles incarnent. Quelques objets historiques sont placés en miroir d’œuvres d’artistes contemporains, mettant en perspective ces collections historiques avec les enjeux de notre époque.

DES OBJETS RARES ET TÉMOINS DE LEUR TEMPS

Les objets qui composent la Kunstkammer ou « cabinet d’art » de Dresde sont éclatants de richesse : objets d’art, instruments et livres scientifiques, matériaux naturels et objets ethnographiques, ils sont dotés d’une grande qualité artistique et viennent des quatre coins du monde.

L’exposition Miroir du monde retrace l’évolution des collections de Dresde depuis ses débuts dans un cabinet d’art et de curiosités, aux alentours de 1560, jusqu’à la création de musées indépendants au XVIIIe siècle.

Effectivement c’est sous le règne d’Auguste le Fort, prince électeur de Saxe et roi de Pologne, que les collections grandissent considérablement : artificialianaturalia et scientifica s’accumulent et nécessitent une restructuration des salles d’exposition.

Les collections de Dresde s’imposent progressivement comme une illustration de la puissance du Prince électeur, dont elles reflètent les multiples relations mondiales et échanges culturels. Elles sont parmi les premières à être accessibles au grand public, qui les considèrent comme source de savoir et d’éducation sur le monde. Au XVIIIe siècle la ville de Dresde devient la « Florence de l’Elbe » célébrée par les voyageurs, artistes, architectes et musiciens parmi les plus talentueux d’Europe.

À L’ÉPREUVE DE L’HISTOIRE

Les collections de Dresde sont parmi les rares de leur genre dont le fonds a été largement préservé à travers le temps. Elles n’ont pas leur équivalent en Europe. Cela s’explique par le fait qu’elles n’ont été ni pillées ni détruites pendant la guerre de Trente Ans, contrairement à d’autres collections allemandes importantes comme celles de Berlin, Munich ou Stuttgart.

Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, Dresde est très largement anéantie par les bombardements. Dès la période communiste, la ville se reconstruit et plusieurs bâtiments d’importance sont refaits à l’identique. Les collections d’art, mises à l’abri tout ce temps, sont protégées et rapatriées en Allemagne dans les années 1950.

Horloge de table astronomique, Andreas Schellhorn, 1570, bronze doré, Grünes Gewölbe, Staatliche Kunstsammlungen Dresden, photo : Carlo Böttger

scientifica 

L’exposition s’ouvre sur une série d’objets que l’on réunissait autrefois sous le terme de « scientifica ». Ces objets techniquement très élaborés et d’une grande qualité esthétique nous révèlent la façon dont les hommes des temps modernes appréhendaient leur environnement spatio-temporel. Alors qu’à la fin du XVe siècle, la vision d’un monde héritée des Grecs est bouleversée par la révolution copernicienne qui place le Soleil au centre de l’univers, les grandes explorations élargissent fortement les horizons des Européens.

Globe terrestre, Willem Janszoon Blaeu et Joan Blaeu, Amsterdam, vers 1643, carton, segments de gravure sur cuivre, support en chêne, laiton, Mathematisch-Physikalischer Salon, Staatliche Kunstsammlungen Dresden, photo : Michael Lange

Dans les collections du Cabinet d’art, plusieurs instruments de mesure du temps, dont une horloge particulièrement sophistiquée, attestent de la maîtrise obtenue dans ce domaine.

La connaissance de l’espace est aussi au cœur des préoccupations des savants comme des souverains qui cherchent à contrôler voire à accroître leurs territoires. Dans les collections du Cabinet d’art de Dresde, les instruments de navigation voisinent avec des cartes et globes terrestres ou célestes. Auguste 1er (1526-1586) en particulier s’est attaché à acquérir ces objets d’une qualité exceptionnelle. Les représentations cartographiées du monde se font de plus en plus précises au fur et à mesure des explorations qui se poursuivent pendant toute la période.

Centre de table mobile en forme de bateau avec nautile sur roues, Hans-Anton Lind, 1603-1609, nautile, argent doré, Grünes Gewölbe, Staatliche Kunstsammlungen Dresden, photo : Paul Kuchel

naturalia

Les objets regroupés sous le nom de « naturalia » ont trait aux sciences naturelles, qu’il s’agisse d’éléments minéraux, animaux ou encore végétaux. Parmi eux, les coquillages de l’Océan indien et pacifique comme le nautile ou l’escargot turban sont particulièrement recherchés. Ils peuvent être conservés tels quels ou bien gravés et transformés, notamment par des artisans européens.

Matières et savoir faire

Les collections des princes électeurs de Saxe rassemblent des réalisations virtuoses dans différents domaines : pour leurs commanditaires princiers, les artisans se sont attachés à valoriser leur savoir-faire dans des matières particulièrement nobles et recherchées.

Sabre avec fourreau, lame ottomane, XVIe siècle ; fourreau, fin XVIIe siècle ; retouché par Georg Christoph Dinglinger, Dresde, 1721

Orfèvrerie

Rapidement, les princes électeurs se sont attaché le service d’orfèvres et de joaillers talentueux. Le travail des pierres est bien représenté. Le cristal de roche en particulier, provenant de mines locales était très apprécié, mais on trouve aussi du rubis, du diamant, du jade, de provenance plus lointaine.

Corne à poudre, Inde du Nord, époque moghole, vers 1590, Ivoire sculpté, restes de peinture, ambre, laiton plaqué or, L. 26,3 ; l. 8,0 cm, Rüstkammer, Staatliche Kunstsammlungen Dresden, photo : Carlo Böttger

Ivoire

Au cours de la période moderne, la demande généralisée d’ivoire donne lieu à l’un des premiers commerces mondialisés. Tiré de défenses d’éléphant ou bien de dents d’autres animaux, l’ivoire peut être sculpté là où il est extrait avant d’être commercialisé. Une partie de la production réalisée par des artisans africains ou indiens s’adresse directement au marché occidental, pour lequel elle développe des motifs spécifiques. Les artisans d’Europe travaillent aussi ce matériau et les prince électeurs de Saxe ont même une tradition d’éducation au tournage de l’ivoire.

Ara descendant, manufacture de porcelaine de Meissen, modèle de Johann Joachim Kaendler, 1732, porcelaine, Porzellansammlung, Staatliche Kunstsammlungen

La porcelaine

Très appréciée partout en Europe, la technique de la porcelaine a longtemps été un secret soigneusement gardé par les centres de productions chinois. Auguste le Fort, qui a réuni une importante collection de porcelaines asiatiques, a réussi à créer la première manufacture européenne d’Europe à Meissen, à proximité de Dresde, en 1710. Les porcelaines réalisées à Meissen utilisent un kaolin provenant de mines tout proches. Cependant, ce sont d’abord des formes et des décors orientaux qui ont servi de référence aux artisans européens qui les ont abondamment copiés.

De l’or à l’or blanc Johann Friedrich Böttger, apothicaire à Berlin, s’était vanté d’avoir trouvé le secret des alchimistes pour fabriquer de l’or. Emprisonné en Saxe, il attira l’attention d’Auguste le Fort qui lui proposa de percer un autre secret, celui de la fabrication de la porcelaine dure. En utilisant du kaolin de Saxe porté à très haute température, Böttger réussit à créer une porcelaine blanche translucide, proche des modèles asiatiques.

Statuette au plateau d’émeraudes, Balthasar Permoser, sculpture Johann Melchior Dinglinger, monture Wilhelm Krüger, placage en écaille Martin Schnell, vernis Plateau d’émeraudes : travail de joaillerie et de sculpture probablement de 1724, Dresde Poirier laqué, argent doré, émeraudes, rubis, saphirs, topazes, grenat, almandin, écaille, Grünes Gewölbe, Staatliche Kunstsammlungen Dresden, photo : Jürgen Karpinski

La représentation de L’autre

A la période moderne, la découverte de territoires et de populations jusqu’alors inconnues s’accompagne d’une grande vogue pour l’exotisme, qui se traduit dans toutes les formes de représentation. Pour autant, l’appréhension par les Européens des peuples avec lesquels ils entrent en contact reste chargée de stéréotypes profondément ancrés. Malgré la curiosité qu’elles suscitent, les différentes cultures extra-européennes ne sont pas connues dans leurs spécificités mais sont au contraire souvent confondues. Les figures exotiques sont généralement représentées peu vêtues, avec des gestuelles spontanées (riant, relâchées…) et se mettant volontiers au service des Européens. De telles représentations justifiaient alors l’exploitation de ces populations

Aigrette de chapeau, Johann Melchior Dinglinger Dresde, avant 1719, 193 diamants, or, argent doré, Grünes Gewölbe, Staatliche Kunstsammlungen Dresden, photo : Jürgen Karpinski

La vogue Turque

Au XVIIIe siècle, l’Europe est fascinée par l’empire ottoman. La Sublime Porte avait pourtant constitué une menace majeure pour l’Europe jusqu’à sa défaite à Vienne en 1683. Sous le commandement d’Auguste le Fort, les armées de Saxe ont combattu aux côtés des autres Etats du Saint-Empire romain germanique. Malgré les revers, le prince électeur reste un grand admirateur des réalisations artistiques de ses ennemis, qu’il cherche à connaître et à imiter.

Auguste le Fort collectionne les réalisations du monde ottoman et n’hésite pas à dépêcher à Constantinople un envoyé pour acheter toutes sortes d’objets d’art mais aussi des tentes et des dromadaires. Sur le modèle de le Cour de Versailles qu’il admire, le prince électeur organise des fêtes somptueuses à la mode turque et reçoit souvent ses visiteurs habillé en sultan.