Émailler le verre à la Renaissance – Sur les traces des artistes verriers entre Venise et France

Production aussi précieuse que les verres transparents qui firent la réputation de Venise et de l’île de Murano, les verres émaillés et dorés de la Renaissance sont particulièrement prisés dès la fin du XVe siècle. À telle enseigne que, au début du XVIe siècle, des ateliers de verriers partout en Europe s’emploient à développer leur propre production, notamment en France. Croisant les apports de l’histoire de l’art, de l’archéologie et des analyses scientifiques, l’exposition tâchera ainsi d’éclaircir les attributions (Venise ? Façon de Venise ?) et les datations (entre XVe et XIXe siècles) de ces œuvres que l’on croyait pourtant si bien connaître.

Coupe couverte sur pied : Le Triomphe de la Chasteté Recettes vénitiennes de la Renaissance Verre bleu, émaux polychromes, dorure

Techniques de fabrication et décors du verre à la Renaissance

Conçue comme une introduction à l’exposition, la première section donne aux visiteurs les clés fondamentales pour en comprendre le propos. Le verre, les matériaux qui le composent et sa mise en œuvre étant au cœur de la problématique, l’exposition s’ouvre sur une présentation des
techniques de fabrication des verres émaillés et dorés de la Renaissance. Une sélection de matières premières (minerais) et d’outils de verrier, complétés par des extraits de films réalisés par le Corning Museum of Glass, reproduisant avec pédagogie les différents gestes du verrier, illustrent
les étapes du processus.

Gourde de pèlerin Recettes vénitiennes de la Renaissance Verre incolore, émaux polychromes, dorure

La méthode employée par les chercheurs ayant réalisé les analyses du verre-support des oeuvres et des émaux grâce à l’accélérateur de particules AGLAE du C2RMF a permis de définir des critères de sélection conformes ou non aux recettes vénitiennes de la Renaissance d’après des références (verres archéologiques, objets, sources écrites).

Le verre émaillé et doré vénitien (1450-1550) : ateliers, production, clientèle

L’essor de la verrerie vénitienne est lié à une série d’innovations techniques, parmi lesquelles le cristallo, un verre d’une grande pureté mis au point au milieu du XVe siècle. Cette recette, ainsi que celle d’un verre plus courant (vitrum blanchum), favorisent la création d’objets de prestige
en lien avec l’art de la table et la cérémonie du banquet. En parallèle, la décoration dorée et émaillée, déjà en usage à Venise aux XIIIe et XIVe
siècles, connaît un renouveau, donnant naissance à une production ornée de motifs géométriques, religieux, héraldiques, ou encore à l’antique. Ces verres suscitent rapidement l’engouement des élites italiennes, et plus largement européennes.

Gourde à décor de rinceaux et de putti Recettes vénitiennes de la Renaissance Verre bleu transparent, émaux polychromes, dorure

Au sein d’un corpus de plus d’un millier d’œuvres, il a fallu déterminer des critères objectifs définissant les recettes vénitiennes de la Renaissance à partir des livres de recettes anciens et des bases de données compilant les compositions chimiques d’objets de référence. Une premièresection réunit une sélection de ces objets de provenance archéologique ou attestés dans les archives avant le XIXe siècle.

Gobelet aux putti, fouilles du monastère de Santa Chiara de Padoue Recettes vénitiennes de la Renaissance Verre bleu, émaux polychromes, dorure

Témoignant de la grande variété des formes et des décors, ainsi que du prestige des commanditaires de ce type d’objets, les œuvres analysées dont la composition s’est révélée compatible avec les recettes vénitiennes de la Renaissance sont également exposées dans cette partie.

Le succès européen des verres à la Façon de Venise

Le succès de la verrerie vénitienne entraîne rapidement l’apparition en Europe d’ateliers travaillant à la façon de Venise. Les archives témoignent de la diaspora précoce des verriers italiens contribuant à diffuser les recettes et les pratiques vénitiennes. On sait par ailleurs qu’en Italie, les
verreries sont nombreuses aux XVe et XVIe siècles, en Toscane ou en Ligurie (Altare) et que certaines régions européennes ont une riche tradition verrière, comme la Catalogne et les régions germaniques, comme le Tyrol où l’émaillage des verres est attesté à partir des années 1530. Or, près de la moitié des objets analysés se révèlent de tradition « méditerranéenne », de type sodocalcique, mais incompatibles avec les recettes vénitiennes de la Renaissance. Un focus particulier est porté sur les gourdes dites de pèlerin, très semblables par leur forme et par leur décor mais hétérogènes du point de vue de leur composition chimique.

Coupe aux armes de Catherine de Médicis Incompatible avec les recettes vénitiennes de la Renaissance (coupe) ; France (?), seconde moitié du XIXe siècle (émail) Verre incolore, émaux polychromes, dorure

Doit-on voir dans ces pièces des verres à la façon de Venise imitant parfaitement la forme et le style d’un produit vénitien, mais avec des matières premières différentes ? Si c’est le cas, la datation ne peut cependant pas encore être établie. S’agirait-il de copies postérieures exécutées par des faussaires parallèlement à l’essor du goût pour ces témoins du passé ? Ces interrogations portent particulièrement sur un groupe de verres bleu ou violet, mis en doute par les historiens de l’art.

Verre dit « aux Hallebardiers » France, milieu du XVIe siècle Verre incolore, émaux polychromes, dorure

Le verre émaillé et doré en France au XVIe siècle

La troisième section propose un focus sur la production de verre émaillé et doré au XVIe siècle, connue par une trentaine de pièces complètes et environ 80 fragments archéologiques. Si le corpus est relativement resserré, les témoignages d’archives sont beaucoup plus nombreux, bien que lacunaires. Ils attestent la fabrication de ce type d’objets dans la plupart des
régions françaises, parfois dans des verreries prestigieuses. C’est le cas par exemple de la verrerie royale de Saint-Germain-en-Laye, créée sous la protection d’Henri II à partir de 1551 mais dont on ne conserve à ce jour aucun témoignage certain.
Les analyses montrent d’une part une bonne connaissance des recettes vénitiennes, suivies avec des sources de matières premières différentes, et d’autre part une grande diversité des compositions chimiques pour les verres-supports et les émaux, reflétant la variété des recettes verrières solidement implantées en France depuis le Moyen Âge : entre tradition potassique, dans le nord-est, et tradition sodique, dans le sud .

Pot couvert Façon de Venise, Catalogne, seconde moitié du XVIe siècle Verre incolore, émaux polychromes

Historicisme, copies et faux : le XIXe siècle inspiré par la Renaissance

Le parcours s’achève au XIXe siècle, lorsque les amateurs d’art à partir des années 1820-1830, non seulement en France mais dans toute l’Europe, développent un intérêt marqué pour des courants artistiques des siècles antérieurs. Les collectionneurs comme Pierre Révoil et Charles Alexandre Sauvageot constituent alors leurs collections en rassemblant ces témoignages d’un passé prestigieux et idéalisé.
Parmi ces objets, les verres vénitiens de la Renaissance sont très recherchés, en particulier ceux à décor émaillé et doré. Pour répondre à cette demande croissante, se développe alors une production de pièces historicistes ou de copies mais aussi des restaurations ou encore des faux. La dernière section de l’exposition illustre ces différents cas de figure, montrant combien la frontière est parfois floue entre les productions.

Exposition jusqu’au 14 février 2022
au musée national de la Renaissance – Château d’Écouen