Afrique, mille vies d’objets

Avec l’exposition Afrique, mille vies d’objets, le musée des Confluences s’intéresse aux trajectoires de vie des masques, statuettes et autres objets composant la collection d’Ewa et Yves Develon. Du processus de création à leur usage, du rituel à l’œuvre d’art, de l’Afrique à l’Europe, de la collection privée au musée, ces objets ont vu se poser sur eux une diversité de regards, de statuts et de valeurs.

En présentant quelque 230 objets, l’exposition est pensée pour un public peu familier de l’art africain, invité à comprendre les origines et les usages de ces pièces, quand les amateurs pourront découvrir une collection remarquable composée d’une grande variété de formes et de styles.

Le parcours entraîne d’abord le visiteur aux sources de la création de ces objets, sur le continent africain. Des gestes des sculpteurs à leurs sources d’inspiration, la sculpture africaine témoigne aussi de l’étroite relation entre esthétisme, expressions religieuses et ordre social.

Afrique, mille vies d’objets

Statuettes supports de culte dans les sanctuaires, masques dansant dans les cérémonies ou parures indiquant le statut de leur porteur, toutes ces créations ont des fonctions rituelles ou sociales. L’exposition s’appuie sur de nombreux films et photographies documentaires rarement présentés pour évoquer les contextes d’usage de ces objets.

Admirés pour leur qualité esthétique, ces objets vont intégrer, au gré des années et des goûts des collectionneurs, les galeries d’art ou les collections de passionnés. Ainsi, pendant près de 50 ans, Ewa et Yves Develon ont rassemblé une importante collection d’art africain provenant principalement du Nigeria et du Cameroun.

Une partie de cette collection est désormais conservée au musée des Confluences où se déroule une nouvelle étape de l’existence de ces objets, à la fois objets d’étude, d’exposition ou d’inspiration. L’intégralité de la collection sera, à terme, léguée au musée des Confluences auquel 40 pièces ont d’ores et déjà été données

Afrique, mille vies d’objets

Objets d’intention

En Afrique subsaharienne, concevoir un objet revêt le plus souvent une signification sociale ou religieuse, selon des intentions allant de la communication avec les entités surnaturelles à la recherche de protection ou de prestige.

Rois, chefs de village ou responsables de société initiatique, tous se tournent vers divers artisans pour la réalisation d’objets correspondant à leurs besoins.

Ces commanditaires conviennent d’une contrepartie matérielle, en indiquant l’apparence et la fonction spirituelle et symbolique de l’objet désiré qui doit correspondre à deux objectifs indissociables : être efficace et esthétique.

Figure d’autel, osanmasinmi ,figurant un bélier © musée des Confluences – Pierre – Olivier Deschamps / Agence VU’

Le statut du sculpteur

Dans une grande partie de l’Afrique subsaharienne, devenir sculpteur relève très souvent d’un choix et d’une vocation. Le métier s’apprend chez un maître sculpteur. Au sortir de l’apprentissage, le sculpteur peut travailler à son compte ou rester au service de son maître pour se perfectionner. Le plus souvent, son activité artistique s’effectue en complément d’un autre métier : agriculteur, forgeron, etc.

Paire de bracelets figurant des éléphants , Fin du 19e – début du 20e siècle © musée des Confluences – Pierre – Olivier Deschamps / Agence VU’

Objets d’inspiration

La sculpture africaine représente rarement la nature ou le réel. Elle cherche plutôt à matérialiser des idées et des croyances destinées à favoriser des actions. S’inspirant de son environnement, le sculpteur associe souvent des images, concrètes ou abstraites, des éléments humains ou non humains.

Contraintes de style
Chaque population a ses propres croyances, ses représentations des origines matérialisées par des formes, des symboles signifiants, que l’on retrouve sur les objets. Ainsi, peut-on identifier des caractéristiques communes pouvant
s’apparenter à des « styles ». Toutefois, leur attribution reste souvent incertaine car les sculpteurs et leurs techniques ont voyagé au-delà de leur contrée d’origine.

Bracelet figurant un serpent, 20e siècle © musée des Confluences – Pierre – Olivier Deschamps / Agence VU’

Objets d’usages, entre efficacité et puissance

Une fois réalisé, l’objet quitte les mains de son créateur pour être remis à son commanditaire. Dès lors, son usage va déterminer son statut et son traitement. Par exemple, une parure peut, à la mort de son propriétaire, être transformée en objet d’autel ; un objet rituel peut être considéré sous un angle esthétique puis devenir une simple marchandise. Complexe et changeant, le contexte d’usage originel de ces objets est souvent oublié

Cultes individuels et familiaux
Dans le cadre des cultes personnels, les statuettes, réceptacles de force ou intermédiaires avec l’au-delà, sont portées à même le corps, dans les plis du pagne ou conservées dans la chambre à coucher. D’autres cultes familiaux se déroulent plutôt dans la cour commune ou dans une pièce dédiée à cet effet. Les objets sont soit placés sur des autels, soit ils constituent eux-mêmes des autels. Suivant les contextes, ils sont caressés, huilés, habillés, parés et nourris afin de satisfaire les puissances invisibles.

Couple de statuettes anthropomorphes, 20e siècle © musée des Confluences – Pierre – Olivier Deschamps / Agence VU’

Mascarades
Vécues collectivement ou réservées à une partie de la communauté, les sorties de masques constituent un moyen d’entretenir la cohésion sociale, d’honorer les ancêtres, d’attirer la bienveillance des entités invisibles et de réguler la société. Le masque ne se réduit pas à la pièce sculptée qui cache le visage mais comprend l’ensemble de la tenue camouflant le corps du porteur, ainsi que la gestuelle adoptée durant l’événement.

Rendre la justice
À l’époque précoloniale, au Nigeria et au Cameroun, l’exercice du pouvoir et le respect de l’ordre social étaient assurés par des sociétés, détentrices de savoirs occultes, dont les membres avaient suivi une initiation spécifique. Les fonctions judiciaires s’exerçaient au cours de rituels d’accusation et de réparation en cas de crimes, de comportements jugés déviants ou de recours supposés à la sorcellerie

Masque – panneau heaume, Première moitié du 20e siècle . © musée des Confluences – Pierre – Olivier Deschamps / Agence VU’

Initiation
Présentes dans de nombreuses cultures, les sociétés d’initiation assurent la transmission des savoirs et des règles sociales, établissent les rapports de pouvoir et préparent les garçons et les filles à prendre place, en tant qu’adultes, dans la communauté.

Cultes communautaires
D’autres objets rituels ont un usage collectif et sont destinés à être vus. Eux aussi placés sur un autel ou constituant un autel, ils reçoivent régulièrement offrandes et sacrifices destinés à entretenir les relations avec les entités invisibles.

Objets marqueurs de prestige
Le pouvoir et le prestige sont marqués par la possession de vêtements, de coiffes, de parures et de différents objets sortantde l’ordinaire. Leur fabrication est souvent coûteuse, en temps et en ressources. Ces biens précieux, transmis de génération en génération, sont exhibés à l’occasionde cérémonies fastueuses

Statue féminine, alusi, Première moitié du 20e siècle © musée des Confluences – Pierre – Olivier Deschamps / Agence VU’

Arts de cour
Dans les royaumes yorouba au Nigeria ou dans les chefferies du Grassland au Cameroun, les souverains s’entourent d’artistes spécialisés produisant les emblèmes de la royauté et des objets destinés à renforcer leur prestige. Ainsi, les parures, les pipes, les contenants pour boire et même les éléments d’architecture sont ornés de motifs et de symboles spécifiques. Ceux-ci rattachent le dignitaire à sa lignée d’ancêtres, suggèrent un lien avec un animal emblématique et lui assurent la protection des entités invisibles.

Appartenir à une communauté
Certains objets personnels comme les parures, les bâtons et les appuie-nuque marquent l’appartenance d’un individu à une communauté et définissent la place qu’il y occupe. L’existence de ces objets est étroitement liée à celle de leurs propriétaires dont ils pourront même devenir les gardiens de la mémoire après leur décès.

Objets de distinction
Outre les dignitaires et les membres de la cour, certains individus ayant une fonction ou un rôle important dans la communauté possèdent également des objets prestigieux et spécifiques à leur condition. Ainsi, les chasseurs ou les guerriers ont des armes, des parures ou des amulettes, marquant leur qualité au sein de la société et les protégeant – parfois symboliquement – contre toutes sortes d’attaques.

Masque facial, mma ji, 20e siècle . © musée des Confluences – Pierre – Olivier Deschamps / Agence VU’

Objets de collection des sociétés africaines, aux sociétés européennes

La plupart des objets déplacés depuis l’Afrique vers l’Europe ont intégré des collections privées ou publiques. Acquis directement sur place auprès de leurs propriétaires et d’intermédiaires, ou hors d’Afrique auprès de marchands, ces biens sélectionnés pour leurs qualités esthétiques ou scientifiques ont souvent suivi des trajectoires complexes, changeant régulièrement de mains, de statuts et d’usages. Autrefois dotés de valeurs culturelles, rituelles ou familiales, ces objets ont été considérés comme des œuvres d’art.

Ce processus d’« artification » s’explique par le changement de perception sur ces objets désormais valorisés par le développement d’un marché de l’art transnational impliquant marchands occidentaux et africains, mais aussi par la multiplication des lieux de savoirs tels que les musées.

Exposition « Afrique, mille vies d’objets » au Musée des Confluences, 86 quai Perrache, 69002 Lyon. jusqu’au 18 février 2024.

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