1913, Nagasaki (Japon) – 2009, Paris
Paysage à Moret-sur-Loing, 1973
huile sur toile
80 x 80 cm
signée en bas au centre
titrée ‘モレー風景’ au verso
cadre : 89 x 89 cm
Figure marquante de l’avant-guarde artistique au Japon, Taneo Suénaga (末永胤生) étudie à l’Académie des Arts et de la Culture à Tokyo (Bunka Gakuin Bijutsu) et expose dès 1932 au salon de l’Association d’art indépendante (Dokuritsu-ten) créé deux ans plus tôt. En 1933, il cofonde la Société 1940 avec des artistes tels que Shuzo Takiguchi, introduisant au Japon le cubisme, le surréalisme et l’abstraction. En 1936, il rencontre Jean Cocteau à Yokohama et lance avec son collègue Nobuya Abe la revue École de Tokyo, mêlant peinture, poésie et critique dans un esprit multidisciplinaire inspiré des avant-gardes européennes. Cependant, après le coup d’État militaire râté du 26 février 1936, la dérive droitière s’accentue dans le pays, et la répression contre le libéralisme et les mouvements de gauche s’accroît. La revue l’École de Tokyo est réduite au silence dès sa deuxième édition, et Suénaga, en tant que responsable, est arrêté.
À partir de la fin des années 1930, Suénaga opère un retournement vers le classicisme en se plongeant dans l’étude des grands maîtres, de Cézanne à Léonard de Vinci. Sa peinture prend alors une dimension méditative et intemporelle, marquée par un équilibre formel profondément classique. En 1957, il réalise enfin son rêve de séjourner à Paris. Durant plus de trois ans, il dessine des milliers de nus à l’Académie et peint une soixantaine d’huiles, notamment des scènes de vie parisienne et des portraits de Parisiennes. Il y capte une ville à la fois grise et vivante, loin du pittoresque habituel, en s’attachant à l’architecture des fenêtres, des murs et des détails urbains qu’il transforme en rythmes visuels. Une seconde période de séjour en France en 1966, puis une installation plus durable en 1969, affinent encore son approche, avec des œuvres plus lumineuses, souvent centrées sur l’eau et la nature. En 1973, il expose pour la première fois à Paris à la galerie Bernheim-Jeune. La critique française salue son originalité, sa maîtrise du dessin et sa subtilité chromatique, en particulier dans son traitement du vert, une couleur complexe que beaucoup d’artistes redoutent.
Peint en 1973, l’année de sa première exposition personnelle en France, notre tableau de Taneo Suénaga incarne l’aboutissement de sa recherche d’équilibre entre sensibilité japonaise et tradition picturale occidentale. Dans un clin d’œil aux paysages impressionnistes d’Alfred Sisley, qui trouva à Moret-sur-Loing une véritable source d’inspiration et où il s’installa définitivement en 1882, Suénaga compose une scène où des peupliers élancés rythment verticalement l’espace, se détachant en aplats colorés devant un canal d’un bleu profond, tandis qu’en arrière-plan se profilent les façades discrètes des maisons. On y retrouve sa fascination pour les fenêtres, les masses architecturales, et surtout sa maîtrise subtile de la couleur. Un temps surnommé « le magicien du vert », l’artiste donne au vert — midori (翠) en japonais — une place centrale dans sa palette. Dans la tradition japonaise, il est associé à la vie, au renouveau, à l’harmonie entre l’homme et la nature. Il ne s’oppose pas à d’autres couleurs, mais les prolonge, les relie. Suénaga marie ici le vert à une gamme de teintes chaudes — jaunes solaires, roses nacrés, orangés profonds — et le transforme en une couleur chaleureuse et rayonnante. Par cette alchimie chromatique, il fait dialoguer les arbres de Moret avec l’esthétique japonaise, où la nature, loin d’être un simple décor, est un miroir de l’âme et du temps qui passe.
Collections publiques
Musée d’art de l’Université des arts de Tokyo
Musée d’art Itabashi, Tokyo
Musée préfectoral d’art de Nagasaki

















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