Sérénissime ! Venise en fête, de Tiepolo à Guardi

Au XVIIIe siècle, la stabilité politique et économique de la République Sérénissime établit le dernier âge d’or vénitien, auquel mettra un terme la conquête napoléonienne de 1797. Cet ultime chapitre d’une histoire millénaire sera marqué par un déploiement inouï d’évènements publics et privés à Venise. Les fêtes, célébrations, régates, et autres spectacles rythment la vie de la cité et attirent curieux et amateurs de l’Europe entière.

Loin d’être de purs divertissements oisifs, ces festivités – comme le carnaval- participent à une véritable mise en scène politique et religieuse de Venise. Immortalisées par de grands noms, Tiepolo, Guardi, Longhi, elles impriment durablement et exportent partout en Europe les attraits de la cité des Doges. Plus de quarante peintures, gravures, dessins, provenant de collections françaises et européennes prestigieuses, seront ainsi présentés au public pour réanimer, le temps d’une exposition, les fastes dé- ployés par la Sérénissime République de Venise au temps des Lumières.

Giuseppe BORSATO – L’empereur Napoléon Ier préside la régate à Venise le 2 décembre 1807
© RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Franck Raux – Service de presse / Musée Cognacq-Jay

Le parcours de l’exposition propose d’explorer quatre thématiques liées aux fêtes vénitiennes :

1). GRANDES ET PETITES RÉJOUISSANCES, fêtes privées du peuple et de l’aristocratie

En temps de Carnaval, les cérémonies et manifestations publiques ainsi que les nombreux bals, concerts et opéras qui s’y rattachent magnifi ent la République de Venise et ses institutions. Mais en parallèle de ces activités offi cielles, les fêtes organisées par des particuliers – chez les nobles ou dans les cafés, tavernes ou auberges – sont surveillées de près par les législateurs de la Sérénissime qui ont tenté à plusieurs reprises de les contrôler. Les témoignages directs des Vénitiens ou des voyageurs de passage, les arrêtés pris par le Conseil des Dix et les sources iconographiques permettent d’entrevoir une image double de la cité. En effet la liberté apparente des citoyens, hommes et femmes, contraste avec la pesanteur des codes sociaux de la cour des doges.

Pietro Longhi – le Charlatan, 1757 (c) RMN Grand Palais, Fondation Bemberg

Organisées officiellement, avec l’autorisation du Conseil des Dix, ou de manière plus clandestine, les fêtes sont souvent assorties d’une réputation sulfureuse. Les institutions publiques ont cherché à réguler les festivités, dont les annales recensent les débordements réguliers, allant de la luxure au meurtre.

Les tavernes et auberges sont quant à elles le refl et d’une grande mixité sociale, mêlant les nomades – forains et mendiants –, les Vénitiens et les touristes les moins fortunés.

Outre le jeu et les fêtes clandestines, les sources contemporaines font état de deux autres plaisirs, à commencer par la danse, à travers les représentations de la Furlana, rythmée et très en vogue, ou du menuet. La musique semble elle aussi omniprésente dans la Venise du XVIIIe siècle, tant dans la rue que derrière les murs. Les théâtres s’emplissent d’amateurs d’opéras de divers genres, et les festivités publiques donnent lieu à des créations confi ées aux compositeurs les plus en vue. Aucune réunion privée ne peut se concevoir sans la présence de musiciens.

Pietro Falca dit Pietro Longhi (Venise, 1702-1785), Le Casotto du lion au Carnaval de Venise en 1762. © Fondazione Querini Stampalia, Venise.

2) DE LA VILLE A LA SCÈNE,  Théâtres et Opéra

En 1637 est présenté au public pour la première fois au tout nouveau théâtre San Cassiano, un drame en trois actes écrit par Benedetto Ferrari et mis en musique par Francesco Manelli, Andromeda. La mise en musique originale, les décors extrêmement recherchés ainsi que les mouvements dansés, marquent le public de ce premier spectacle d’un genre nouveau et promis à un avenir florissant : l’opéra. Jusque dans les années 1750, les nombreux opéras donnés à Venise par les compositeurs locaux célèbres, de Monteverdi à Galuppi, connaissent un succès retentissant dans la ville la mieux dotée de toute l’Europe en théâtres publics. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, Venise compte près de seize théâtres publics, dont huit ouverts simultanément.

L’âge d’or des théâtres vénitiens Au début du XVIIIe , les termes des saisons théâtrales évoluent avec l’élargissement progressif de la période du Carnaval et des festivités de la République. Les opéras sont ainsi d’abord joués uniquement durant la période traditionnelle, pour finalement recouvrir une grande partie de l’année calendaire dès le début du XVIIIe siècle. L’aspect intérieur des théâtres ne diffère guère d’un lieu à l’autre. Construits en forme de fer à cheval, se refermant sur l’orchestre et la scène, ils comportent une succession d’étages abritant les loges achetées ou louées à l’année.

Francesco Guardi (Venise, 1712-1793), Le Doge Alvise IV Mocenigo porté sur la place Saint-Marc, vers 1775-1777. © Musée de Grenoble

Émulation et réformes vénitiennes : le théâtre comique Les ambassadeurs et les écrivains, voyageurs venus d’ailleurs ou natifs de Venise, dé- peignent une Sérénissime incontournable tant pour le Carnaval que pour ses programmations de spectacles profanes et religieux. La ville s’impose comme la référence pour le théâtre, du moins jusqu’à ce que la lassitude puis les crises économiques n’entament cette tradition dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Autant, à la fin du XVIIe siècle, les théâtres sont prisés pour les représentations de tragicomédies, autant, dans les années 1720, c’est l’opera seria qui y triomphe à travers des chanteurs stars comme Farinelli ou Caffarelli.

3) LE POUVOIR EN SPECTACLE , Cérémonies publiques et accueil de dignitaires étrangers

Le caractère éminemment scénographique de Venise, avec ses façades tantôt immenses et sobres tantôt étroites et animées, ses places variant du monumental à l’intime, ses ruelles tortueuses et ses incalculables canaux aussi mouvants que changeants, offrait un cadre idéal aux manifestations publiques. Qu’il s’agisse de fêtes calendaires ou d’événements exceptionnels, ponctuellement croisés avec le Carnaval, ces manifestations rassemblaient une foule très nombreuse. Deux sites se prêtaient particulièrement bien aux festivités en plein air, de par leur situation géographique comme leur importance symbolique.

 

Giambattista Tiepolo (Venise, 1696 – Madrid, 1770), Le Banquet de Cléopâtre, vers 1742-1743. © Musée Cognacq-Jay / Roger-Viollet

La place Saint-Marc, en tout premier lieu, concentrait les instances essentielles de l’autorité laïque et spirituelle, en offrant la plus vaste surface construite de la ville.

Le Grand Canal composait l’autre point d’attraction : sur cet axe de communication privilégié bordé des demeures les plus pompeuses, d’une confortable largeur et traversant toute la cité, se déroulaient les régates les plus prestigieuses. L’origine de ces courses fluviales à la rame, aujourd’hui encore âprement disputées, pourrait remonter au Xe siècle, mais la première véritable régate date de 1274.

Giandomenico Tiepolo (Venise, 1727-1804), Le Triomphe de Polichinelle, 1753-1754 © SMK

Le doge à l’honneur

L’élection du doge faisait l’objet d’une procédure de vote particulièrement complexe qui impliquait les différentes instances représentatives des citoyens vénitiens, une façon de se prémunir contre tout risque de coup d’État ou de prise de pouvoir personnelle.

Au doge était dévolu un rôle majeur lors de la principale fête publique vénitienne dite de la Sensa, le jour de l’Ascension. Cette célébration, au cours de laquelle le politique et le religieux se confondent, se matérialise sous la forme d’un anneau, préalablement béni par le patriarche de Venise, puis jeté à l’eau chaque année par le doge qui prononçait les mots : Desponsamus te, mare. In signum veri perpetuique dominii – Mer, nous t’épousons en signe de notre véritable et perpétuelle domination. La fête de la Sensa donnait lieu à un déploiement naval impressionnant, réunissant les vaisseaux des chefs politiques et ecclésiastiques de Venise ainsi que ceux de leurs hôtes étrangers. La Sensa se prolongeait également du côté de la place Saint-Marc où de nombreux habitants et voyageurs, s’adonnaient à des activités beaucoup plus profanes. Entre les deux sanctuaires de la place, San Geminiano et la basilique, se dressaient en effet des échoppes de bois proposant les meilleurs produits d’une industrie prospère, tels le verre et les soieries ou des artisanats plus modestes comme la vannerie et la cordonnerie

Des Etrangers à la fête

En 1574, la visite d’Henri III initia chez les souverains européens, une pratique diplomatique conciliant agrément de choix et impératifs stratégiques. Une telle renommée, amena Fré- déric IV de Danemark à passer la majeure partie de l’hiver 1708-1709 en terre vénitienne. Délaissant Copenhague, il se fit connaître en Italie comme le comte d’Oldenbourg. Aux rencontres d’usage avec les représentants de l’État succédèrent les sorties dans les théâtres, au Ridotto et au conservatoire. La présence plus durable d’une population d’étrangers participait aussi à l’ambiance festive lors d’événements heureux concernant leur nation.

4) AU CARNAVAL, La distraction perpétuelle.

Jusqu’à la fin de la République sérénissime, la période du carnaval s’étend du 26 décembre au mercredi des Cendres, soit une période de six semaines. Dès le XVIe siècle, l’événement revêt un aspect volontiers cosmopolite, attirant des étrangers venus de toute l’Europe pour prendre part aux réjouissances publiques comme privées. Au XVIIIe siècle, l’image d’un carnaval épicurien et coloré, incessant et omniprésent, grandiose et intrigant se cristallise grâce aux récits des voyageurs comme aux innombrables représentations artistiques qui en font un incontournable de l’iconographie vénitienne.

Les festivités émaillent le carnaval, s’inscrivent dans l’histoire populaire entre les foires mé- diévales et les fêtes foraines d’aujourd’hui. Décrites par de nombreux contemporains, telle Giustina Renier, elles associaient bals, diners, soupers et spectacles d’animaux.

Masques

Le port du masque semble indissociable des fêtes vénitiennes : la tradition en a retenu tantôt une forme égalitariste pour les porteurs de costume, tantôt un incognito commode pour aller et venir dans une ville de plaisirs. Il existait près de soixante-dix types de masques correspondant à des personnages de la commedia ou de la culture populaire. Un interdit existait cependant : nul masque ne pouvait copier les attributs officiels des autorités civiles et religieuses. Portés quasiment toute l’année, surtout sur la longue période du carnaval, les masques étaient toutefois proscrits durant le carême.

Au XVIIIe siècle, la bauta et le tabarro, composaient le costume de carnaval par excellence, pour les hommes comme pour les femmes. La bauta désignait le capuchon, garni d’un ample volant formant une capeline, qui enfermait l’ovale du visage et descendait jusqu’aux épaules. Le tabarro, ample manteau noir, masquait les signes distinctifs du costume. Plus optionnel, un masque blanc en bois peint ou carton ciré – la larva ou volto, venait parfois compléter l’ensemble, tenant par pression entre le crâne et le tricorne. L’interdiction du carnaval de Venise par un décret napoléonien contribua à l’abandon des masques dès les premières décennies du XIXe siècle.

D’autres « attractions », en revanche, se révélaient pour le moins troublantes voire risquées car elles faisaient appel à des pratiques de santé assez douteuses. Pietro Longhi de nouveau, mais aussi Giandomenico Tiepolo, ont brossé les traits du charlatan, escroc bravache qui abaisse l’exercice de la médecine à un voyeurisme sans morale et désigné en italien montambanco. L’arracheur de dents accueillait dans son cabinet de fortune ceux qui espé- raient soulager leur bouche endolorie.

Des casotti au ridotto

À l’écart de ces activités tapageuses et à la vue de tous, étaient également associés au carnaval les jeux d’argent, condamnés par la morale chrétienne et donc longtemps tenus à la clandestinité. Les autorités publiques de Venise, plutôt que d’enrayer radicalement le phé- nomène, voulurent le canaliser en établissant le Ridotto à l’étage noble du palais de Marco Dandolo à San Moisè. Ainsi fut créé le premier casino de l’histoire moderne en Europe, accessible pendant le carnaval à la condition d’être masqué. Le Ridotto proposaient divers jeux parmi les plus en vogue de l’Europe des Lumières, dans lesquels le sort se mêlait à la stratégie : jeu de cartes du pharaon importé de France, birbiss équivalant à notre roulette ou encore le très apprécié sbaraglino qui peut se comparer au backgammon ou au trictrac.

Un décret interdisant les jeux de hasard, fut pris par le Conseil des Dix le 27 novembre 1774, mais n’empecha pas l’essor de centaines de salles illégales à travers la ville.

En savoir plus:

Jusqu’au 25 juin 2017 au musée Cognacq-Jay

http://museecognacqjay.paris.fr/