Quand les artistes dessinaient les cartes, Vues et figures de l’espace français, Moyen Âge et Renaissance

L’exposition met en valeur le corpus méconnu des « vues figurées » qui apparaissent au tournant du Moyen Âge et de l’époque moderne (XIVe-XVIe siècle). Il s’agit de représentations de territoires de dimension restreinte (terroir, ville, seigneurie, petit comté), qui montrent les lieux comme si le spectateur les avait sous les yeux. Le dessin vise alors à identifier des lieux et à se repérer dans l’espace. en dehors souvent des techniques de projection savante de l’espace alors en cours de redécouverte.

La figure de la franchise de Boisbelle (Cher), copie de 1598 d’une carte réalisée entre 1515 et 1528

Beaucoup de ces « figures » ont été faites par des peintres, parfois parmi les plus renommés de leur époque (Jean Cousin, Bernard Palissy, Nicolas Dipre…). Elles se trouvent ainsi au confluent de l’art et de la cartographie. Exposées pour la plupart pour la première fois au grand public, elles offrent un éclairage exceptionnel sur les paysages et les décors de la vie quotidienne au tournant du Moyen Âge et de la Renaissance.

La figure de la baronnie de Sévérac-le-Château (Rouergue), 1504 Archives départementales de l’Aveyron

Survoler ou parcourir les villes et campagnes de France du Moyen Âge et de la Renaissance ? Découvrir une autre cartographie, aux confins du relevé, de l’observation et de l’art ? C’est à cela qu’invite l’exposition « Quand les artistes dessinaient les cartes. Vues et figures de l’espace français, Moyen Âge et Renaissance ».

Les dépôts d’archives et les bibliothèques conservent un grand nombre de cartes, plans et vues de territoires pour l’ensemble de la France réalisés entre 1300 et 1600, qui donnent à voir, littéralement, les paysages de la France de cette époque. L’exposition en présentera les plus beaux exemples connus.

Ces « figures » (comme on les appelait à l’époque) sont spectaculaires : manuscrites, peintes sur du parchemin, parfois de très grand format (certaines font plus de 5 mètres de long), elles sont finement dessinées, joliment colorées, abondamment annotées, indéniablement pittoresques.

Elles sont aussi très variées. De fait, la plupart ont été faites par des artistes, parfois parmi les plus renommés de leur époque : Léonard de Vinci, Bernard Palissy, Jean Cousin…

 

Précédant la mise au point des normes et outils cartographiques « modernes », les auteurs ont usé de procédés originaux pour restituer l’espace : relevé empirique et observation du terrain depuis un point élevé (clocher, éminence), représentation des lieux en plan ou en perspective, par vue panoramique, aérienne ou plongeante. Elles se trouvent ainsi au confluent de l’art et de la cartographie dont l’évolution, à la même période, vers la construction mathématique et le support imprimé sera aussi évoquée.

Carte de la seigneurie de Picauville, 1581

Assez curieusement, aucune de ces cartes n’était faite pour montrer le chemin d’un lieu à un autre ou pour guider le voyageur. Faites à la demande de commanditaires prestigieux (rois, princes, abbayes, villes), elles étaient liées à des pratiques de gouvernement. Elles délimitaient une frontière ou des droits, aidaient à trancher des procès, illustraient des travaux d’aménagement, appuyaient des opérations militaires, décrivaient des événements historiques, cataloguaient des possessions ou célébraient l’identité d’un lieu ou d’un territoire. Ces usages expliquent le souci d’exactitude et de véracité du dessin, mais aussi parfois certaines déformations ou occultations de la réalité.

Plan de l’écluse de Nouâtre, XVIIe siècle (Indre-et-Loire) (Arch. dép. du Loiret, 5E 117)

A l’heure du GPS, de Google View et Google Earth, qui remettent d’actualité l’ambition d’embrasser par le regard un large espace à l’aide d’une image le reproduisant, ces cartes « au vrai » ne laissent pas de nous surprendre et de nous faire réfléchir sur notre rapport à l’espace et sa retranscription. A travers cette exposition, les Archives nationales ont pour ambition de porter à la connaissance de tous ces documents méconnus, et dont la plupart seront présentés pour la première fois au public.

  • Une centaine de cartes sont exposées. La plupart sont des œuvres manuscrites de grande dimension. Un certain nombre sont contenues dans des manuscrits enluminés, quelques autres sont imprimées. Des documents d’archives éclairant leur confection, ainsi que des livres de référence pour les peintres et les cartographes de l’époque sont également présentés.

« La deuxième garde de la forêt de Longbouel » (Seine-Maritime), Paris, Archives nationales, AE/II/676, fol. 23v.

Le parcours de l’exposition

Le parcours est organisé en trois séquences.

Les premières figurations de l’espace français

La première partie met l’accent sur les usages et objectifs des premières cartes figurant l’espace français ainsi que sur leur contexte de création. Assez curieusement, aucune d’elles n’était faite pour montrer le chemin d’un lieu à un autre ou pour guider le voyageur. Réalisées à la demande de commanditaires prestigieux (rois, princes, abbayes, villes), elles étaient liées à des pratiques de gouvernement : juger et dire le droit, aménager et défendre, guerroyer et commémorer, décrire et célébrer.

Puis sont mis en avant les auteurs de ces cartes : quelques lettrés, mais surtout des artistes reconnus et renommés. À partir du xvie siècle, des évolutions décisives ont lieu, avec la multiplication des cartes imprimées, qui change en profondeur le rapport aux cartes, et l’apparition de cartographes professionnels.

Vues, figures et portraits « au vif »

La deuxième partie est un focus sur les cartes manuscrites en tant qu’images et sur leur construction. Les peintres ont déployé tout leur savoir-faire artistique, et développé des compétences techniques particulières. Ils mettent alors au point certaines innovations pour représenter l’espace : utilisation d’un point de vue haut, qui donnera plus tard les vues à vol d’oiseau, d’un point de vue à 360°, comme sur les tables d’orientation, ou encore conjugaison de points de vue et de perspectives multiples pour assembler des lieux que l’œil ne pourrait percevoir d’un seul coup.

On constate une autre innovation capitale, mais qui est moins le fait des peintres que des architectes, lettrés et savants, à savoir l’introduction de l’échelle, qui reste cependant rare sur les cartes manuscrites.

Un regard sur le monde

Le troisième volet démontre que ces cartes offrent un regard sur le monde. Un regard qui n’est pas exempt de motivations particulières et d’arrière pensées, comme l’attestent les figures judiciaires, faites pour servir de preuve ou de documents d’expertise lors d’un procès. Mais un regard qui offre, à l’égal des œuvres d’art, des vestiges et de l’archéologie, des renseignements précieux sur les paysages anciens, comme le montre le florilège final de vues et figures de quartiers urbains, fermes et moulins, montagnes, forêts, rivières et marais.

Un épilogue montre enfin comment les cartes modernes, fondées sur la mesure et la projection mathématique, ont progressivement imposé leur mode de représentation de l’espace, tandis que perdurent, pour partie, des procédés de la cartographie ancienne présentée dans l’exposition.

Un article rédigé par Nadine Gastaldi dans le « Labo des archives » sur hypotheses.org complètera cet épilogue en présentant de manière développée – à travers des documents cartographiques des Archives nationales – l’évolution de la cartographie à base mathématique à partir du XVe siècle et son impact sur la cartographie à grande échelle ainsi que sur la relation entre art et cartographie jusqu’au xxe siècle.

En savoir plus:

Archives nationales – Hôtel de Soubise
60, rue des Francs-Bourgeois 75003 Paris

Jusqu’au 6 janvier 2020

http://www.archives-nationales.culture.gouv.fr/