Meissen ∙ Folies de porcelaine. Trésors dévoilés de collections suisses

Cette exposition propose une plongée dans la grande aventure que fut la découverte, en Europe, de la porcelaine. Mille ans après la Chine, le premier objet créé dans ce matériau précieux voit le jour, à Meissen (Allemagne), au début du 18e siècle, et cela au gré de multiples aventures – rocambolesques parfois et certainement romanesques.

Les collections suisses, publiques et privées, recèlent de véritables trésors. C’est le cas de la porcelaine en général, et de celle de Meissen en particulier. Révéler la richesse du patrimoine privé, souvent conservé à l’abri des regards, tel est l’enjeu de ce projet pour lequel plusieurs collectionneurs ont accepté de confier au Musée Ariana une partie de leur extraordinaire collection.

Johann Paul Adolf Kiessling (1836-1919) Johann Friedrich Böttger, prisonnier, dans son laboratoire de l’Albrechtsburg en 1705, 1875

Ce sont les débuts de la manufacture et ses principaux protagonistes – tels que Böttger, Höroldt, Kändler – qui seront mis en lumière. Au-delà des pièces exceptionnelles exposées, c’est tout un pan de l’histoire de l’art présenté au public. Comment par passion, convoitise ou opportunisme, des hommes se sont lancés dans la quête d’un graal, la découverte de la porcelaine, véritable or blanc, au risque d’y perdre leur fortune et parfois même leur raison.

Bol, vers 1723-24 Porcelaine, émaux polychromes et or

L’EXPOSITION ET SES THÉMATIQUES

L’Or blanc
La porcelaine fait son apparition autour du 8e siècle en Chine. Quelques centaines d’années plus tard, dès la Renaissance, ce matériau parvient sur notre continent grâce à la route maritime tracée par les Portugais (vite reprise et empruntée par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, la VOC). Utilisé tout d’abord comme lestage des navires transportant épices ou soieries, il s’élève très vite au rang d’objet précieux et se diffuse largement pour satisfaire la convoitise des classes aisées européennes.

Cafetières, vers 1725-30 Porcelaine, émaux polychromes et or

Le Lieu
Meissen, petite ville fortifiée sise sur les bords de l’Elbe, a vu se jouer l’une des plus grandes aventures artistiques du monde occidental : la découverte de la porcelaine.
Ardemment désirée par les souverains de l’époque, convoitée par l’ensemble de la noblesse, la porcelaine chinoise est l’objet de toutes les attentions. Bien qu’onéreuse, les élites se l’arrachent. C’est ainsi que le souhait de découvrir l’arcane se fait toujours plus pressant sur notre continent, et plus précisément en Allemagne.

Vase, vers 1735 Porcelaine, fond vert, émaux polychromes et or

Au début du 18e siècle – et donc mille ans après la Chine –, l’Europe parvient enfin à percer le secret de ce précieux matériau translucide, immaculé, non rayable à l’acier et doté d’une aura sans pareille. Le souverain Auguste II, dit Auguste le Fort, l’alchimiste Johann Friedrich Böttger, le décorateur Johann Gregorius Höroldt et le modeleur Johann Joachim Kändler sont les principaux protagonistes du succès de la manufacture de Meissen.

Schulz-Codex Le livre de modèles pour chinoiseries à la Herold de Meissen

Le Souverain
Auguste II, dit Auguste le Fort (1670-1733), prince-électeur de Saxe et roi de Pologne, règne sur un territoire parmi les plus développés artistiquement et économiquement du Saint-Empire romain germanique. Sa capitale, Dresde, est une ville de culture et de raffinement ; elle sera même appelée « Florence de l’Elbe ».

Le Baise-Main, vers 1737-40 Modèle de Johann Joachim Kändler, d’après «Le Sicilien ou l’Amour peintre » de François Boucher Porcelaine, émaux polychromes et or

La porcelaine se place au faîte des raffinements les plus appréciés de la cour et plus particulièrement du souverain ; dès 1700, il commence à collectionner la porcelaine asiatique et aspire à la création, sur son sol, de cet « or blanc ».

Service aux cygnes, vers 1765-70 Terrine surmontée de la figure de Galatée Porcelaine, émaux polychromes et or Modèle de Johann Joachim Kändler

Son but est d’assouvir sa « folie » ou, selon ses mots, sa « maladie » de porcelaine, en vue de renforcer son prestige personnel mais également dans une logique mercantiliste, afin que les investissements se fassent désormais au cœur de son royaume. Il envisage même de dédier un palais entier, le Palais japonais, à la porcelaine asiatique et européenne. Si ce projet n’aboutit malheureusement pas, il est à l’origine de la création des objets les plus impressionnants de la manufacture : une ménagerie grandeur nature.

L’Alchimiste – et le savant
La découverte de la porcelaine en Europe est une grandiose conquête, menée au gré de tentatives jalonnées de nombreux échecs. Son histoire se lit comme un roman d’aventure ponctué de trahisons, d’emprisonnement, de stratagèmes en tous genres. Johann Friedrich Böttger (1682-1719) le paiera de sa santé et de sa vie.

Jeune apprenti pharmacien, féru d’alchimie, il prétend avoir trouvé le secret de la pierre philosophale (transformation de métaux en or). Il est alors recherché par deux souverains qui y voient un intérêt financier évident, Frédéric Ier de Prusse (1657-1713) et Auguste le Fort. Ce dernier parvient à capturer Böttger et l’emprisonne. Mais l’alchimiste s’avère incapable de trouver la fameuse formule. Il ne doit sa survie qu’à Walter von Tschirnhaus (1651-1708), savant et conseiller du prince-électeur, qui a l’idée ingénieuse d’orienter les recherches vers la découverte de la porcelaine, ce matériau si cher au souverain.


S’ensuivront des années de labeur, entre Dresde et Meissen, dans des conditions éprouvantes. En 1708, Böttger parvient à imiter le grès rouge chinois de Yixing, puis, enfin, découvre l’arcane tant convoitée. En janvier 1710, Auguste le Fort annonce la création, à Meissen, de la première manufacture européenne de porcelaine.

Le Décorateur
L’arrivée de Johann Gregorius Höroldt (1696-1775), en 1720, marque un tournant dans l’histoire de la manufacture. Peintre actif à Strasbourg puis à Vienne, il peut être considéré comme le fondateur de la décoration peinte de la porcelaine de Meissen. Les premiers décors, influencés par les modèles asiatiques, sont suivis par des sujets de sa propre invention, les fameuses Chinoiseries. Inspirées d’une Chine idéalisée, elles connaîtront un succès fulgurant et se retrouveront tant sur les pièces de service que sur les objets de vertu ou d’apparat. Émergeront ensuite des motifs européens, paysages, scènes de chasse, marines, pastorales ou galanteries « à la Watteau ».

Non seulement Höroldt imprègne de sa marque l’esthétique des pièces qui sortent des ateliers mais il participe également au perfectionnement technique de la porcelaine, en particulier dans le domaine des oxydes. Sous son règne, plus d’une vingtaine de nouvelles couleurs voient le jour ainsi que les pièces à fond coloré. La palette devient plus lumineuse et le bleu sous couverte est enfin maîtrisé.

Chinoiseries
L’intérêt voire la fascination pour l’Orient se révèle dans l’ensemble de la production artistique de l’époque. Très certainement influencé par les récits de voyage, Höroldt élabore une vision personnelle d’imagerie orientale, à travers des saynètes représentant bien davantage une Chine rêvée que réelle : les Chinoiseries.

Schulz-Codex
La découverte du Schulz-Codex est un véritable coup de théâtre dans l’histoire de la manufacture de Meissen. Au début du 20e siècle, un marchand nommé Georg Wilhelm Schulz dévoile au public sa dernière acquisition, une série de dessins de chinoiseries réalisés en grande partie par le peintre Höroldt. Ces feuillets révèlent une Chine imaginaire
et fantasmée que l’on peut presque apparenter à des historiettes dessinées. Ils étaient utilisés comme modèles par les décorateurs de la manufacture.

Le Modeleur
Remarqué par Auguste le Fort, Johann Joachim Kändler (1706-1775) est engagé comme maître modeleur en 1731 à la manufacture. Sculpteur de formation, bénéficiant d’une riche et vaste culture et d’un goût prononcé pour la nature, il est à l’origine du développement de la statuaire à Meissen.

Découverte par Böttger, la pâte de porcelaine fait l’objet d’incessants perfectionnements jusqu’à offrir des possibilités de forme quasi infinies. Grâce à ces avancées techniques, Kändler élève la production d’objets sculptés à son plus haut degré de virtuosité. En collaboration avec Johann Gottlieb Kirchner, une ménagerie grandeur nature en porcelaine commandée par Auguste le Fort pour le Palais japonais voit (partiellement) le jour mais également des figurines innombrables s’inspirant de la société de l’époque : vie de cour, vie de rue, scènes galantes, Commedia dell’arte,
franc-maçonnerie, figures d’Orient, pastorales ou sujets religieux. Sous ses doigts, tout un monde fabuleux surgit. À travers lui, l’esprit baroque – théâtral, inventif, luxueux –
s’impose de façon magistrale à la manufacture.

Galanterie
La galanterie est une thématique très en vogue à l’époque, abondamment illustrée en porcelaine. Elle met en scène des femmes parées de magnifiques crinolines et des cavaliers se pressant de les courtiser.

Franc-maçonnerie
En 1738, le Pape Clément XII déclare l’excommunication des francs-maçons. Outré par cette nouvelle, un groupe de catholiques autrichiens décide alors de fonder l’ordre des Mopses (« carlins » en allemand) adoptant des rituels de la franc-maçonnerie que l’Église ne condamnait pas. La nouveauté instaurée par cet ordre fut d’accepter les femmes lors de leurs réunions. Inspiré par la société de son époque, c’est tout naturellement que Kändler consacre quelques groupes sculptés aux francs-maçons, à travers des figures masculines et féminines, accompagnées de leur fidèle carlin.

Commedia dell’arte
À la fin du 17e siècle, des troupes de Commedia dell’arte venues d’Italie s’installent à Dresde, à l’instar d’autres villes européennes, et y rencontrent un immense succès. Elles proposent des représentations mettant en scène, à travers le jeu de douze comédiens et comédiennes, les mœurs de la société de l’époque sous un angle comique et sarcastique. Cette thématique sera une source d’inspiration pour les artistes de l’époque, et notamment pour les modeleurs de la manufacture de Meissen.

Et les autres…
À l’exception des protagonistes majeurs de la manufacture de Meissen, l’anonymat règne en maître dans les ateliers. Interdiction est faite de signer ses œuvres. Et les modèles, des mains de Höroldt et de Kändler en particulier, se doivent d’être respectés. Les noms des décorateurs et modeleurs sont toutefois connus grâce aux livres de compte. Quelques personnalités majeures sont à évoquer.

– Le joaillier Johann Jakob Irminger (1635-1724) travaille aux côtés de Böttger et prend la charge de responsable du modelage, créant les premières formes inspirées de l’orfèvrerie.
– Concernant Samuel Stöltzel (1685-1737), l’on dit que Höroldt s’emparera, sur le lit de mort de son compagnon, de son livre de formules qui lui permettra de développer la palette de façon magistrale.
– Johann Gottlieb Kirchner (1706-1768), premier sculpteur engagé à la manufacture, y entre en 1727. Il y réalise, entre autres, une partie de la ménagerie grandeur nature commandée par Auguste le Fort.
– Johann Friedrich Eberlein (1695-1749), sculpteur de formation, entre à la manufacture
en 1735. Aux côtés de Kändler, il participe, notamment, au projet de ménagerie grandeur nature commandé par Auguste le Fort ainsi qu’au Service aux cygnes.

Services de table
En 1689, 1699 et 1709 Louis XIV publie des édits somptuaires : il enjoint la noblesse à se défaire de sa vaisselle en or et en argent pour la fondre au profit des caisses de l’État. Cette décision royale aura pour conséquence la création de services de tables assortis en céramique : assiettes, plats, terrines…

C’est à la manufacture de Meissen, et en porcelaine, que les premiers grands services verront le jour. Deux exemples de choix sont ici présents, qui comptaient chacun plus de 2000 pièces, le Service aux cygnes et le Brühlsches Allerlei.

Meissen et le contexte artistique
L’esthétique de Meissen est celle d’une époque ; elle est indissociable des autres formes artistiques montrant ainsi la perméabilité entre peinture, sculpture, gravure, musique, porcelaine… Baroque, voire rococo, elle est théâtrale, fantaisiste, surannée parfois. Elle oscille entre réel et imaginaire, tantôt s’inspirant de la réalité quotidienne et de la société de son temps, tantôt révélant une imagerie rêvée, proche ou lointaine.

Les décorateurs de la manufacture de Meissen sont imprégnés de tout ce contexte artistique et peuvent donc s’inspirer d’œuvres gravées ou peintes. Mais la reprise des motifs n’est pas nécessairement littérale, le modèle est un point d’appui pour une transposition libre et en adéquation avec le matériau si particulier qu’est la porcelaine.

En savoir plus:

Musée Ariana

Avenue de la Paix 10
CH-1202 Genève

Exposition jusqu’au 6 septembre 2020

http://institutions.ville-geneve.ch/fr/ariana/