Le Grand Tour : voyages d’artiste(s) en Orient

Cette exposition explore le versant oriental de la pratique du « Grand Tour » à partir des collections du musée des Beaux-Arts de Dijon, souvent inédites, et des prêts généreux du musée Nicéphore Niépce à Chalon-sur-Saône et de la galerie Chantal Crousel à Paris.

Expression à l’origine du mot « tourisme », Le Grand Tour désigne d’abord le voyage réalisé à travers l’Europe par tout jeune aristocrate pour parfaire son éducation. Apparu au XVIe siècle, très pratiqué au XVIIIe siècle, le Grand Tour ne concerne en premier lieu que le sud de l’Europe.

Félix Ziem, Le marchand de tapis, deuxième moitié du XIXe
siècle © Musée des Beaux-Arts
de Dijon/François Jay

À partir du XIXe siècle, les expéditions militaires et diplomatiques – les débuts de la colonisation française et anglaise –, les innovations technologiques favorisent les séjours dans des pays plus lointains, sous domination de l’Empire ottoman : la Grèce d’abord, puis l’Égypte, l’Algérie, le Maroc, la Palestine et les territoires du levant… Le voyage en Orient devient l’apanage des écrivains, amateurs d’art et artistes en quête d’inspirations nouvelles.

Dans la seconde moitié du siècle, une nouvelle ambition apparaît : la recherche de la vérité. L’invention de la photographie en 1839 bouleverse les aspirations artistiques. Photographes, peintres et sculpteurs, au contact d’une nouvelle science, l’ethnographie, délaissent le pittoresque au profit d’une approche plus documentaire.

François-Pierre-Bernard Barry, Ruines des Temples de Thèbes, Louksor, deuxième moitié du
XIXe
siècle © Musée des Beaux-Arts de Dijon/François Jay

« Un grand tour » à travers huit section

1- Un Orient urbain

Ce sont les peintres, avant les architectes, qui ont les premiers rapporté des témoignages de l’architecture orientale en Europe. Présentes en arrière plan, pour accompagner une scène de genre ou représentées pour elles-mêmes, les architectures des villes visitées par les peintres – citons Constantinople, Tanger, Cordoue, Alger ou Jérusalem – trouvent une place de choix dans leurs compositions.

Les arcs outrepassés, en forme de fer à cheval, les minarets et les moucharabiehs concentrent toutes les attentions. Les murs clairs de l’architecture orientale, baignés de la chaude lumière du Sud recherchée avec ferveur par les artistes, permettent également un jeu de contrastes et des subtilités de nuances colorées.

Ces nouveaux motifs diffusés dans toute l’Europe par la gravure constituent une source d’inspiration pour les artistes plus sédentaires.

Félix Ziem, Stamboul, XIXe
siècle © Musée des Beaux-Arts de Dijon/François Jay

2- Paysages : une nouvelle dimension

Du désert à la Méditerranée, les territoires d’Orient offrent de vastes étendues tantôt arides tantôt florissantes auxquelles les artistes se confrontent avec la soif de la découverte.

Au cours du XIXe siècle, le paysage s’affirme de plus en plus comme un genre à part entière et les scènes inspirées par l’Orient gagnent très vite le coeur des collectionneurs.

Parfois prétextes au pittoresque ou scrutés dans un souci descriptif, les paysages des orientalistes réservent une place prépondérante à la lumière et aux reliefs.

La photographie – inventée en 1839 – et dont les temps de pose sont alors très longs, privilégie assez largement ces horizons aux lignes accusées. La similitude des compositions et des cadrages dans la peinture, la photographie ou la gravure, traduit bien souvent un ressenti commun.

Eugène Delacroix, Le Sultan du Maroc Mulay Abd-Er-Rahman recevant le comte de
Mornay, ambassadeur de France, esquisse vers 1832 © Musée des Beaux-Arts de Dijon/
Michel Bourquin

3- Les artistes, témoins de l’Histoire

Les artistes ont joué un rôle fondateur dans la propagation de la « question d’Orient » au XIXe siècle. Profitant des opportunités de voyages liés à l’actualité, ils sont en effet les témoins privilégiés des évènements historiques : ils accompagnent les missions diplomatiques européennes, soutiennent des causes comme la guerre d’indépendance de la Grèce ou participent à des expéditions savantes. Les oeuvres réalisées témoignent d’un regard de spectateur, européocentré sur des événements, principalement militaires et liés à la colonisation, dont l’impact géopolitique et social est constitutif du monde tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Le thème des cavaliers armés et les démonstrations militaires font partie des premiers motifs accessibles aux peintres et dessinateurs.

Anonyme, Soldats enturbannés, début du XIXe
siècle © Musée des Beaux-Arts de
Dijon/ François Jay

4- Un exotisme attendu

Les artistes qui entreprennent le voyage en Orient ne partent pas l’esprit vierge de toute image préconçue. Depuis un siècle déjà., la littérature et la musique ont transmis à l’Europe la vision d’un Orient enchanté, mystérieux et exotique. Après les épopées historiques, ce sont les scènes de genre qui intéressent les artistes, mais ils doivent composer avec la culture arabo-musulmane, qui n’ouvre que peu les portes de ses intérieurs.

Ils puisent donc leurs motifs assez largement dans la sphère publique. Les oasis et la sécheresse des déserts, le rapport à l’eau, le nomadisme ou encore les danses et loisirs typiques de la culture orientale sont autant de scènes attendues que les artistes croquent sur le motif. Cet exotisme recherché est lui-même mis en scène afin de répondre à l’imaginaire occidental.

Victor-Pierre Huguet, Campement à Biskra, XIXe
siècle © Musée des Beaux-Arts
de Dijon/François Jay

5- Un nouveau bestiaire

L’oeil attentif des peintres ou des sculpteurs se tourne vers un bestiaire oriental inédit : lion, éléphant, chameau sont représentés à l’état sauvage ou dans leur relation à l’homme. Au-delà du simple motif anecdotique ou pittoresque, l’animal exotique, tel qu’il est perçu par les artistes, devient une métaphore du primitivisme que les Européens croient déceler dans les sociétés orientales. Il symbolise la persistance d’un état de nature et une forme de pureté originelle que l’Occident aurait définitivement perdues.

Henri Bouchard, Arabe monté sur un âne et conduisant un chameau, 1904 © Musée des
Beaux-Arts de Dijon/François Jay

Paradoxalement, en sculpture, les représentations animalières sont la spécialité d’Antoine-Louis Barye et d’Emmanuel Fremiet, deux artistes qui n’ont jamais voyagé en Orient. Ils projettent d’autant plus leur vision romantique, exaltée et bouillonnante, dans des séances de croquis au Jardin des Plantes de Paris

Antoine-Louis Barye, Lion au serpent, vers 1845 © Musée des Beaux-Arts de
Dijon/François Jay

6- L’ orientale : du rêve aux réalités

Dès 1704 et la traduction des Mille et Une Nuits par Antoine Galland, l’Occident a rêvé la femme orientale. Les récits et les contes mettent le monde du harem au centre des fantasmes et campent l’orientale en femme sensuelle et fatale. L’exaltation des sens et des passions a teinté la majorité des représentations féminines d’un érotisme non dissimulé. Les très nombreuses odalisques, du turc odalik – esclave, souvent blanche, au service des femmes du harem – dénudées et lascives, symbolisent à elles seules ce regard.

La sphère féminine en Orient n’étant que peu, voire pas du tout accessible, les artistes, qu’ils aient voyagé ou non, ont bien souvent sollicité des modèles européens au sein de mises en scène d’atelier, donnant lieu à des compositions plus ou moins affriolantes, très éloignées de la réalité.

Eugène Giraud, Orientale, XIXe siècle © Musée des Beaux-Arts de Dijon/François Jay

7- Figure humaine : de la quête à l’enquête

Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, l’essor de la photographie ethnographique et du réalisme pictural a déterminé une nouvelle manière de visiter l’Orient.

S’éloignant des recherches de pittoresque et d’exotisme absolus, les artistes intègrent à leur processus de création une volonté descriptive marquée par la science positiviste.

Les scènes de vie quotidienne, les coutumes, les moeurs et les ethnies sont représentées pour elles-mêmes, avec l’ambition d’être au plus près de la réalité. L’attention est portée sur les portraits, les métiers, les costumes et les attitudes. Les photographes s’installent sur place et ouvrent des studios permettant des mises en scènes audacieuses, tentant de saisir des instantanés.

Constant-Georges Gasté, Portrait de bédouin, 1897 © Musée des Beaux-Arts de
Dijon/François Jay

8- Collectionneurs d’Orients.

Ce sont les dons et les legs de collectionneurs qui ont constitué au fil des années les collections orientalistes du musée des Beaux-Arts de Dijon.

Parmi les collections les plus importantes, citons :

■ celle d’Henri Pichot L’Amabilais, arrivée au musée par le legs Dard en 1916 ;
■ celle de Charles-Joseph Tissot, par l’intermédiaire de Maurice Dubois, léguée
par la veuve de celui-ci en 1935 ;
■ celle des Armandy, donnée par la comtesse en 1936.

La collection d’Armandy est peut-être la collection la plus homogène puisqu’on y trouve des objets de la vie quotidienne provenant d’Orient et d’Extrême-Orient. Enfin, le collectionneur et conservateur du musée Albert Joliet a rassemblé et donné au musée un grand nombre de peintures et dessins orientalistes entre 1925 et 1928.

Henri Regnault, Portrait dit «Tête de Nègre», vers 1869-1871 © Musée des Beaux-Arts de
Dijon/François Jay

En savoir plus:

Musée des Beaux-Arts de Dijon
Palais des ducs et des États de Bourgogne

Jusqu’au 9 mars 2020

https://musees.dijon.fr/