Portrait de Marc de Beauvau-Craon, prince de Craon, XVIIIe siècle, peinture à l'huile
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Portrait de Marc de Beauvau-Craon, prince de Craon, XVIIIe siècle, peinture à l'huile

Artiste : D'après Hyacinthe Rigaud (1659-1743), école Française Du Xviiie Siècle
Peu de portraits du début du XVIIIe siècle allient une présence décorative aussi imposante à une histoire humaine aussi richement documentée. Cette image magistrale représente Marc de Beauvau-Craon (1679-1754), l'une des figures les plus influentes de la cour de Lorraine : intime du duc Léopold, grand écuyer et connétable de Lorraine, précepteur du futur empereur François Ier, puis prince du Saint-Empire, grand d'Espagne et, finalement, véritable vice-roi de Toscane. Son existence l'a conduit de la cour de Lunéville aux sphères les plus élevées de l'Europe des Habsbourg, tandis que le grand château qu'il fit bâtir à Haroué (voir l'image) demeure l'un des monuments architecturaux de la Lorraine du XVIIIe siècle. Il ne s'agit donc pas simplement d'un homme anonyme en armure : c'est l'image d'une dynastie et d'une cour dont l'indépendance touchait à sa fin.

Le modèle est représenté à mi-corps, dans le grand style martial qui s'est imposé vers 1700. Une armure sombre et polie est rehaussée de détails dorés ; un manteau cramoisi se déploie derrière lui et traverse la partie inférieure de la composition ; une immense écharpe de soie blanche est nouée autour de sa taille. Son bras tendu guide le regard vers un casque surmonté d'un spectaculaire panache de plumes noires. La dentelle au cou et aux poignets tempère l'apparat militaire par un raffinement propre à la cour, tandis que la perruque volumineuse retombe en ondulations ordonnées presque jusqu'à la taille. Ces perruques connurent leur apogée durant la fin du règne de Louis XIV et les premières décennies du XVIIIe siècle. L'écharpe blanche, le casque et l'armure appartiennent au vocabulaire établi du commandement militaire dans le portrait français : ils signalent l'autorité plutôt qu'ils ne représentent un homme vêtu pour un véritable champ de bataille.

L'homme derrière ce déploiement de magnificence appartenait à l'une des grandes lignées de Lorraine. Les Beauvau étaient une ancienne famille angevine dont l'histoire s'est unie à celle des Craon grâce au mariage, au XVe siècle, de Pierre de Beauvau et de Jeanne de Craon. La tradition familiale rapporte que Jeanne, mourant après la naissance de leur fils, exigea que ses descendants conservent les armoiries des Craon, donnant ainsi naissance au nom de Beauvau-Craon. La famille suivit René d’Anjou en Lorraine et s’ancra profondément au service du duc. Le père de Marc, Louis de Beauvau, marquis de Beauvau, servit le duc de Lorraine en tant que conseiller et capitaine de ses gardes ; sa mère, Anne-Henriette de Ligny du Charmel, apporta à la famille une autre lignée lorraine établie. Le service de la dynastie constituait ainsi pour Marc autant un héritage qu’une carrière.

Ce lien prit une dimension très personnelle. Marc grandit aux côtés de Léopold, duc de Lorraine, et les deux hommes restèrent intimes à l’âge adulte. Léopold n’avait regagné ses duchés qu’après le traité de Ryswick, qui restitua la Lorraine en 1697 au terme de décennies de guerre et d’occupation française. Marc servit d’abord comme chambellan puis, à partir de 1711, comme grand écuyer, l’une des grandes charges de la cour. À la mort de Léopold en 1729, Marc porta la grande épée de souveraineté lors des funérailles à Nancy et la brandit durant la cérémonie de proclamation du nouveau duc. Cette épée est aujourd’hui conservée au Musée lorrain. Les chroniqueurs de l’époque décrivaient Marc comme un homme d’une amabilité et d’une culture rares — spirituel, érudit, d’une humeur naturellement joyeuse et administrateur compétent —, autant de qualités qui expliquent la confiance exceptionnelle dont il jouissait.

En 1704, il épousa Anne-Marguerite de Ligniville, alors âgée de dix-huit ans, fille de Melchior de Ligniville, maréchal de Lorraine, et de Marguerite-Antoinette de Bouzey. Les Ligniville comptaient parmi les célèbres « Grands Chevaux de Lorraine », ce groupe restreint considéré comme représentant la strate la plus ancienne de la noblesse chevaleresque du duché. Ce mariage donna également lieu à l’une des histoires les plus singulières de la cour de Lunéville. Anne-Marguerite devint dame d’honneur de la duchesse puis, par la suite, la favorite avouée du duc Léopold ; pourtant, la relation privilégiée entre Marc et son souverain perdura, et son influence ne cessa de croître. Derrière la splendeur officielle de ce portrait se dessine donc un univers profondément humain, fait d’amitié, de mariage, d’ambition et de faveur à la cour. Marc et Anne-Marguerite eurent vingt enfants — huit fils et douze filles — et la famille forma un réseau reliant la Lorraine à la plus haute aristocratie française. Leur fille Anne-Marguerite-Gabrielle épousa Jacques-Henri de Lorraine, prince de Lixheim, en 1721. Marc commanda à Claude Jacquart une toile immortalisant le somptueux cortège nuptial quittant le château de Lunéville ; ce tableau, parvenu jusqu’à nous, marque l’entrée de la famille dans le cercle élargi de la parenté de la maison régnante. Une autre fille, Marie-Françoise-Catherine, marquise de Boufflers, devint l’une des femmes les plus célèbres de la cour de Stanislas Leszczynski — à l’époque où celui-ci y résidait — ainsi que sa favorite officielle. Leur fils Charles-Juste allait devenir maréchal de France et membre de l’Académie française. Peu de familles illustrent aussi remarquablement la mobilité de l’aristocratie européenne du XVIIIe siècle.

Pendant de nombreuses années, la vie de Marc s'est articulée autour de Lunéville ; il y occupait un appartement dans l'ensemble du palais ducal et y fit appel à Jacques Van Schuppen pour décorer un plafond. À partir de 1720, il entreprit d'ériger un monument plus pérenne à la gloire de sa réussite. Germain Boffrand, l'un des architectes les plus éminents de l'époque, fut chargé de reconstruire Haroué pour en faire la demeure familiale. Achevé en neuf ans, le château intégrait les douves et les tours de l'ancienne forteresse au sein d'une élégante résidence moderne. Selon une conception architecturale célèbre, Haroué peut être lu comme un calendrier : 365 fenêtres pour les jours, 52 cheminées pour les semaines, 12 tours et tourelles pour les mois et quatre ponts pour les saisons. L'édifice demeure la manifestation tangible du monde que Marc a bâti autour de sa famille.

Son ascension fut tout aussi remarquable. Il devint marquis de Craon en 1712 et prince du Saint-Empire en 1722, avant de recevoir la dignité de Grand d'Espagne. Léopold lui confia l'éducation de son héritier, François-Étienne de Lorraine, dont le destin allait transformer la politique européenne. François-Étienne épousa Marie-Thérèse d'Autriche, échangea la Lorraine contre la Toscane et devint, en 1745, empereur du Saint-Empire sous le nom de François Ier. Marc suivit son ancien élève dans ce nouvel ordre politique : à Florence, il présida le Conseil de régence et exerça, dans les faits, la fonction de vice-roi de Toscane. Le courtisan de Lunéville s'était mué en administrateur sur la scène européenne. Il s'éteignit en 1754 à Haroué, la demeure qui incarnait le plus éloquemment son ascension.

La composition elle-même date des années charnières situées autour de 1710-1711. La version princeps, aujourd'hui conservée au musée Lorrain de Nancy, est depuis longtemps attribuée à Hyacinthe Rigaud et à son atelier ; elle est datée d'environ 1711. L'identification du modèle comme étant Marc de Beauvau-Craon est étayée par les éléments héraldiques figurant sur le tableau, qui associent les armoiries des familles de Beauvau-Craon et de Ligniville aux emblèmes d'une haute charge lorraine ; toutefois, le nom de Marc n'apparaissant pas dans les livres de comptes conservés de Rigaud, une certaine prudence s'impose. Le tableau présenté ici est une réplique du XVIIIe siècle de cette célèbre composition, dont il conserve le format imposant et la rhétorique visuelle. La chronologie est révélatrice : Marc devint grand écuyer en 1711 et marquis de Craon l'année suivante ; le portrait original constituait donc une image tout à fait appropriée pour illustrer son ascension sociale et son autorité nouvellement consolidée.

Hyacinthe Rigaud (1659–1743) fut le portraitiste français emblématique du règne de Louis XIV. Né à Perpignan et installé à Paris dès 1681, il devint le peintre attitré du roi et de la cour, façonnant le langage visuel par lequel souverains, princes, maréchaux et ministres souhaitaient être représentés. Son célèbre portrait de Louis XIV en costume de sacre, peint en 1701, contribua à définir un vocabulaire fait de draperies somptueuses, de gestes majestueux et d'une magnificence calculée, qui marqua durablement le portrait européen. Rigaud dirigeait un atelier vaste et très structuré ; les répliques et variantes permettaient de diffuser ces effigies et compositions prestigieuses auprès d'une clientèle aristocratique internationale. Au sommet du marché du portrait, ces images constituaient des marqueurs de statut coûteux, tandis que les répliques d'atelier en assuraient la diffusion au sein des familles aristocratiques et des maisons qui leur étaient liées.

Vers 1711, ce langage visuel revêtait une importance particulière en Lorraine. L'Europe était alors en proie à la guerre de Succession d'Espagne ; Nancy étant occupée par les troupes françaises depuis 1702, le duc Léopold avait transféré sa cour à Lunéville. Pourtant, le duché investissait considérablement dans l'architecture, le cérémonial et l'art du portrait, recrutant des artistes français et reconstruisant des demeures pour affirmer son identité souveraine. Dans ce contexte, la splendeur martiale de la composition du portrait de Beauvau-Craon ne relevait pas de la simple mise en scène : elle exprimait le rang, les services rendus et les ambitions politiques d'un homme dont l'ascension fut fulgurante.

L'œuvre réunit ainsi les qualités qui confèrent au portrait historique tout son attrait : un modèle dont la vie remarquable peut être reconstituée avec une grande précision ; des liens avec la cour souveraine de Lorraine, Lunéville et le château de Haroué ; une composition s'inscrivant dans la mouvance de Rigaud, le portraitiste par excellence du Grand Siècle ; et une somptueuse esthétique visuelle mêlant armure noire, draperies pourpres, soie blanche, dentelles et chevelure en cascade. C'est à la fois un portrait historique d'une grande noblesse et un objet d'une remarquable valeur décorative : une œuvre qui s'impose au regard depuis l'autre bout de la pièce, tout en s'enrichissant, lorsqu'on l'observe de près, de l'histoire de l'homme, de son mariage, de sa dynastie et de la cour disparue qui se profilent derrière l'image.
9 450 €

Epoque : 18ème siècle

Style : Louis XV - Transition

Etat : Très bon état

Matière : Huile sur toile

Largeur : 106

Hauteur : 125

Profondeur : 9

Référence (ID) : 1829802

Disponibilité : En stock

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