Strasbourg 1763, armoiries de Besenval -von Roll, cuillère à saupoudrer, à sucre , Johann Pick
Rare cuillère à sucre en argent massif aux armoiries d’alliance des familles de Besenval et von Roll d’Emmenholz.
Strasbourg, 1763.
Maître orfèvre : Johann Pick.
Argent au titre exceptionnel de 11 deniers 12 grains, soit environ 958 millièmes.
Longueur : 20 cm – diamètre du cuilleron : 7 cm.
Cette rare cuillère à sucre en argent massif présente un large cuilleron circulaire entièrement repercé, destiné à prélever et à répandre régulièrement le sucre réduit en poudre. Un filet mouluré court sur toute la longueur du manche jusqu’à la spatule, sur laquelle sont gravées les armoiries d’alliance de ses premiers propriétaires.[1]
Le manche porte un ensemble particulièrement intéressant de poinçons. On y distingue le poinçon de la ville de Strasbourg, la lettre-date M, correspondant à l’année 1763, ainsi que le poinçon du maître orfèvre Johann Pick : un P placé au-dessus de deux I majuscules entrecroisés.[1][2]
La cuillère porte également le poinçon de titre de 11 deniers 12 grains, représenté par les chiffres 11 et 12 surmontés d’une fleur de lys. Ce titre correspond à environ 958 millièmes d’argent fin, soit le titre réglementaire français, sensiblement supérieur au titre de 13 lots — 812,5 millièmes — généralement employé par les orfèvres strasbourgeois.[1][2] Le choix de ce titre plus élevé, inhabituel et plus coûteux à Strasbourg, souligne le caractère prestigieux de la commande.
Le véritable intérêt historique de la cuillère réside toutefois dans les armoiries d’alliance gravées à l’époque de sa fabrication. Elles sont celles de Jean-Pierre-Joseph de Besenval et de Marie-Josèphe von Roll d’Emmenholz, mariés en 1759, soit quatre années avant la réalisation de la pièce.[1][3]
Cette union réunissait deux des familles catholiques les plus riches et les plus influentes du patriciat de Soleure (Solothurn en Suisse). Les Besenval et les von Roll occupaient d’importantes charges politiques, possédaient de vastes domaines et entretenaient des relations privilégiées avec la monarchie française.[3][4]
Les Besenval de Brunnstatt tiraient une partie considérable de leur puissance du commerce du sel et du service militaire de France. La famille possédait notamment les seigneuries alsaciennes de Brunnstatt, Riedisheim et Didenheim, ainsi que le château de Waldegg, près de Soleure (Solothurn en Suisse), construit entre 1682 et 1686 comme résidence de campagne familiale.[3][5] Elle fit également édifier le Palais Besenval de Soleure (Solothurn en Suisse) entre 1703 et 1706, suivant le modèle français de l’hôtel particulier entre cour et jardin.[3]
Les liens des Besenval avec la France étaient particulièrement étroits. Selon le système des capitulations conclues avec les cantons suisses, des régiments suisses servaient dans l’armée royale et étaient entretenus par le roi de France. Un régiment suisse porta même le nom de régiment de Besenval de 1729 à 1739, d’après son colonel-propriétaire Jean-Victor de Besenval.[3][6]
Un proche parent du couple, le célèbre Pierre-Victor de Besenval de Brunnstatt (1721-1791), mena une brillante carrière au service de la monarchie française. Entré très jeune dans les Gardes suisses, il devint lieutenant-général des armées du roi, inspecteur général des troupes suisses et grisonnes, puis commandant en chef des troupes et garnisons de l’intérieur du royaume.[5] Sous Louis XVI, il fut l’un des familiers et conseillers de la reine Marie-Antoinette.[5][6]
En 1767, Pierre-Victor de Besenval acquit un somptueux hôtel particulier situé rue de Grenelle à Paris, qu’il fit réaménager par l’architecte Alexandre-Théodore Brongniart afin d’y présenter son importante collection d’œuvres d’art.[6] Cet édifice, toujours connu sous le nom d’Hôtel de Besenval, abrite depuis 1938 l’ambassade de Suisse en France.[6] Cette résidence parisienne appartenait à Pierre-Victor de Besenval et non directement au couple dont les armes figurent sur la cuillère.
Marie-Josèphe appartenait à la branche von Roll d’Emmenholz, l’une des plus puissantes familles du patriciat catholique de Soleure (Solothurn en Suisse). Elle était la fille de Franz-Viktor-Augustin von Roll d’Emmenholz (1700-1773) et de Johanna-Margaretha-Viktoria de Besenval (1704-1793) : elle était donc elle-même issue des Besenval par sa mère.[4][7]
Son père avait servi en France avant d’occuper les principales fonctions politiques de Soleure (Solothurn en Suisse). Il fut successivement membre du Grand Conseil, interprète de l’ambassade de France, trésorier, banneret, puis avoyer de Soleure (Solothurn en Suisse) de 1759 jusqu’à sa mort en 1773.[7] Le Dictionnaire historique de la Suisse le décrit comme possédant de très loin la plus grande fortune de Soleure (Solothurn en Suisse) et comme le chef du parti français dans la ville.[7]
En 1749, Franz-Viktor-Augustin von Roll acquit la seigneurie et le château de Hilfikon, dans l’actuel canton d’Argovie. Il y fit reconstruire et richement décorer la chapelle du château, dont l’intérieur rococo abrite notamment une représentation du Saint-Sépulcre de Jérusalem.[7]
Le mariage de 1759 ne constituait donc pas seulement l’union de deux grandes fortunes : il renouvelait une alliance familiale, puisque Marie-Josèphe était déjà apparentée aux Besenval par sa mère. Datée de 1763, ornée des armes du couple et réalisée dans un argent d’un titre exceptionnel pour Strasbourg, cette cuillère pourrait avoir appartenu à un important service de table commandé quelques années après leur mariage.[1][3]
La cuillère à sucre au XVIIIe siècle
La cuillère à saupoudrer, également appelée « cuillère à sucre », apparaît en France vers 1735-1740, au moment où se multiplient les couverts spécialisés destinés au service raffiné de la table.[8]
Au début du XVIIIe siècle, le sucre demeure une denrée précieuse, consommée principalement dans les milieux aristocratiques et bourgeois. Il est commercialisé sous la forme de pains très compacts, qui doivent être cassés, pilés puis éventuellement tamisés pour obtenir une poudre plus ou moins fine.[8][9]
Avant l’apparition de la cuillère à sucre, cette poudre était notamment distribuée au moyen d’un saupoudroir fermé dont la partie supérieure était percée de petits trous. Le développement des sucriers ouverts ou munis d’un couvercle échancré favorisa l’apparition d’un ustensile indépendant et plus maniable : la cuillère à saupoudrer.[8]
Elle permettait de répandre le sucre sur les fruits frais, les compotes, les crèmes, les beignets et les entremets, mais pouvait également accompagner le service du thé, du café ou du chocolat.[8] Le repercé du cuilleron répondait ainsi à une fonction pratique tout en offrant à l’orfèvre l’occasion de déployer une remarquable virtuosité décorative.
Références
[1] Examen direct de la cuillère : dimensions, décor, poinçons et armoiries gravées.
[2] Hans Haug, Jacques Fischer et Louis Hesselbarth, Le siècle d’or de l’orfèvrerie de Strasbourg, catalogue de l’exposition organisée chez Jacques Kugel, Paris, 1964, 107 p.
Notice bibliographique
[3] Gabrielle Claerr Stamm, De Soleure à Paris : la saga de la famille de Besenval, seigneurs de Brunstatt, Riedisheim et Didenheim, Société d’histoire du Sundgau, 2015.
[4] Philippe Rogger et André Holenstein, « The Besenval Family: Constants and Changes in Its Entrepreneurial Strategies », dans Officers, Entrepreneurs, Career Migrants and Diplomats: Military Entrepreneurs in the Early Modern World, Brill, 2024.
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[5] Marco Schnyder, « Besenval de Brunnstatt, Pierre-Victor », Dictionnaire historique de la Suisse.
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[6] Andreas Affolter, « Les passions de Monsieur de Besenval », Musée national suisse, 2021 ; Jean-Pierre Samoyault, L’Hôtel de Besenval – Ambassade de Suisse en France, Paris, 2017.
Article du Musée national suisse
[7] Erich Meyer, « Roll von Emmenholz, Franz Viktor Augustin », Dictionnaire historique de la Suisse, 2012.
Consulter la notice
[8] Bilgi Kenber, Françoise Baudequin, Nicolas Marischael, Paul Micio et Philippe Palasi, Les cuillers à sucre dans l’orfèvrerie française du XVIIIe siècle, Paris, Somogy, 2003, 256 p.
Notice bibliographique du château de Fontainebleau
[9] Noël Deerr, The History of Sugar, Londres, Chapman & Hall, 1949-1950, 2 vol.
Epoque : 18ème siècle
Style : Louis XV - Transition
Etat : Très bon état
Matière : Argent massif
Longueur : 20 cm
Diamètre : 7 cm
Référence (ID) : 1820157
Disponibilité : En stock






































