Portrait de Mary Churchill, épouse de Joseph Damer, 1715, attribué Jonathan Richardson
Il s’agit d’un portrait d’une grande finesse et d’un pouvoir d’évocation remarquable, distingué par son équilibre compositionnel, sa présence psychologique et son état de conservation particulièrement remarquable. La surface picturale demeure d’une fraîcheur exceptionnelle, permettant d’apprécier avec une clarté inhabituelle le modelé subtil de Richardson — notamment dans les carnations et le traitement des draperies. Le modèle se présente avec une autorité discrète et une élégance cultivée, qualités qui placent cette œuvre parmi les portraits féminins les plus distingués de la période géorgienne précoce en Angleterre.
Le modèle est identifié par une inscription contemporaine comme suit : « Mary, Daughter of John Churchill Esq., wife of Joseph Damer Esq. Richardson Pinxt 1715. » Mary Churchill était la fille de John Churchill de Henbury, dans le Dorset, membre de la gentry terrienne dont la famille, bien que distincte de la lignée ducale des Churchill de Marlborough, appartenait néanmoins au même milieu social et politique élargi associé à ce nom. Les Churchill de cette branche étaient des propriétaires provinciaux établis, intégrés aux structures de la société de comté et représentatifs de cette classe de gentry instruite et ambitieuse dont l’influence se fit de plus en plus sentir tant au niveau local que national à la fin de la période Stuart et au début de l’époque hanovrienne. Par des liens plus éloignés, ils participaient à l’orbite culturelle plus large de John Churchill, 1er duc de Marlborough, et le nom lui-même portait une résonance sociale considérable.
Son mariage avec Joseph Damer (1676–1737), célébré le 6 décembre 1714, unit ce statut social hérité à une famille dont l’ascension fut rapide sur les plans financier et politique. Les Damer, issus d’origines marchandes et financières, devinrent d’importants propriétaires fonciers, notamment en Irlande, où ils acquirent de vastes domaines dans le comté de Tipperary. Au début du XVIIIe siècle, Joseph Damer s’était imposé comme une figure de premier plan, siégeant au Parlement et consolidant des propriétés en Angleterre comme en Irlande. Leurs principales attaches se situaient dans le Dorset, à Winterborne Came, ainsi que dans leurs possessions irlandaises, illustrant la nature de plus en plus interconnectée de la terre, de la politique et de la richesse de part et d’autre de la mer d’Irlande.
Dans ce contexte, la date de 1715 revêt une importance particulière. Peint dans l’immédiat après-mariage du couple, le portrait peut être compris à la fois comme une commande personnelle et stratégique : une affirmation visuelle d’une union nouvellement établie, réunissant lignage et ambition à un moment fondateur de l’histoire familiale. Cette datation coïncide également avec l’accession de George Ier à la suite de la succession hanovrienne de 1714, période de profond réalignement politique durant laquelle les familles liées à la vie parlementaire cherchèrent à consolider et projeter leur statut. Il est hautement probable que le portrait fut commandé à Londres, où Jonathan Richardson l’Ancien était alors au sommet de sa carrière, et où les connexions politiques et sociales de Joseph Damer auraient introduit le couple dans l’entourage du principal portraitiste de la capitale. L’œuvre fonctionne ainsi non seulement comme un portrait, mais comme une déclaration d’identité, de légitimité et d’ambition à un moment charnière.
La tenue du modèle confirme la datation avec une grande précision. Elle porte une mantua de soie formelle du deuxième décade du XVIIIe siècle, le corsage structuré sur corps baleiné et ouvert pour révéler une chemise blanche finement bordée. Le décolleté bas et large — caractéristique du portrait aristocratique de l’époque — est traité avec retenue, et l’absence de bijoux ostentatoires met l’accent sur la qualité du tissu et la prestance du modèle plutôt que sur l’apparat. Drapé sur ses épaules, un riche manteau bleu — élément pictural plutôt que vêtement fonctionnel — introduit une profondeur chromatique et élève la figure dans la composition. L’équilibre entre richesse et retenue est révélateur : il ne s’agit pas de l’ostentation d’une aristocratie établie, mais d’une élégance soigneusement mesurée propre à une famille en pleine ascension. Sa coiffure, souplement arrangée, naturelle et sans excès d’artifice, confirme également une datation autour des années 1715.
Le tableau est présenté dans un cadre ancien finement sculpté et doré, dont l’ornementation mesurée et la tonalité chaleureuse complètent l’œuvre et en renforcent la cohérence visuelle sans lui faire concurrence.
L’histoire ultérieure du portrait est éclairée par comparaison avec des œuvres connues pour être restées dans la famille. D’une importance particulière est un grand portrait de Mary Damer par Angelica Kauffman, conservé dans la collection des comtes de Portarlington et prêté au Travellers’ Club de Londres en 1981. Cette œuvre est explicitement décrite comme étant réalisée d’après Richardson et conserve la référence au prototype de 1715, indiquant que le présent portrait en constitue la source compositionnelle. L’existence de cette version par Kauffman confirme que le modèle original était connu, estimé et jugé suffisamment important pour être réinterprété à la fin du XVIIIe siècle, lorsque la famille, désormais pleinement établie dans l’aristocratie, cherchait à exprimer son statut par des formes de portrait plus ambitieuses et à la mode.
Jonathan Richardson l’Ancien (1667–1745) fut l’un des portraitistes les plus influents de l’Angleterre du début du XVIIIe siècle. Formé à Londres, il établit un atelier prospère au service des élites intellectuelles et politiques et joua un rôle central dans l’évolution du portrait britannique dans les décennies précédant Reynolds. Outre son activité de peintre, il fut un théoricien et écrivain important, contribuant de manière significative au développement du discours artistique en Grande-Bretagne. Ses portraits se caractérisent par leur profondeur psychologique, leur retenue compositionnelle et un éloignement des conventions plus théâtrales du baroque tardif.
Le présent portrait offre une combinaison rare de qualité esthétique, d’importance historique et d’état de conservation. Il représente un modèle d’importance généalogique réelle à un moment charnière de l’ascension familiale ; il constitue très probablement le prototype d’une œuvre ultérieure documentée par Angelica Kauffman ; et il est exécuté par l’un des principaux portraitistes de l’Angleterre du début du XVIIIe siècle au sommet de son art. Son inscription d’identification, la cohérence de son contexte historique et la solidité de son attribution le distinguent sur le marché, tandis que sa présence visuelle — élégante, posée et d’une autorité discrète — assure son attrait durable tant comme œuvre d’art que comme document d’histoire sociale.
Provenance :
Peint pour le modèle, Mary Churchill, et son époux Joseph Damer, vers 1715 ;
Par descendance dans la famille Damer, Dorset et/ou domaines irlandais ;
Transmis au sein de l’orbite élargie Damer / Dawson-Damer (Portarlington) au XIXe siècle ;
Vendu (très probablement) lors d’une vente aux enchères au Royaume-Uni, le 23 janvier 1975 (comme l’indique l’inscription à la craie au revers : « Lot 77, 23-1-75 ») ;
Collection particulière, États-Unis
Dimensions :
Hauteur 144 cm, largeur 121 cm avec cadre (Hauteur 56,5”, largeur 47,5” avec cadre)
Epoque : 18ème siècle
Style : Louis XV - Transition
Etat : Très bon état
Matière : Huile sur toile
Largeur : 121
Hauteur : 144
Profondeur : 7
Référence (ID) : 1727646
Disponibilité : En stock
































