Fêtes et Kermesses au temps des Brueghel

Alors que l’Europe célèbre le 450e anniversaire de la mort de Pieter Bruegel l’Ancien, le musée de Flandre se met au diapason de la fête au rythme d‘un joyeux cortège qui envahira toutes les salles.

Nous avons tous en tête les kermesses flamandes endiablées avec les paysans qui dansent, boivent et ripaillent au son de la cornemuse. Nous les associons naturellement à Pieter Bruegel l’Ancien, peintre de génie. Certes, il parvient comme nul autre à nous transporter dans la ronde mais ses fêtes truffées de détails, de personnages et de symboles deviennent populaires grâce à toute une génération de peintres talentueux.

David Teniers, La Kermesse de saint Georges / De Sint-Joriskermis, ca.1645. © Musée Fabre, Montpellier Méditerranée Métropole / photographie Frédéric Jaulmes.

Martin van Cleve et Pieter Balten, ses contemporains, puis ses suiveurs avec notamment ses deux fils Pieter II et Jan I, feront preuve d’audace en réinterprétant sans cesse ses modèles. À l’époque des Brueghel, la fête, grivoise et espiègle, n’est pas seulement réservée aux paysans. Elle prend aussi la coloration de scènes galantes dans lesquelles les plaisirs charnels sont exaltés.

David Vinckboons, Paysans et soldats faisant la fête / Voor de herberg van het dorp, ca.1603-1608, dessin  © Amsterdam, Rijksmuseum.

Une plongée sans retenue dans deux siècles de réjouissances, de danses et de musique ! L’exposition investit, pour la première fois depuis la réouverture du musée en 2010, l’ensemble des salles (1000m2).

I. Le parcours muséographique

La fête avant Bruegel…

Les fêtes villageoises apparaissent dans l’art avant Pieter Bruegel l’Ancien notamment chez les graveurs allemands et suisses. Les estampes les plus connues sont sans nul doute celles de Albrecht Dürer avec ses paysans dansant au faciès grossier et aux corps corpulent. Dans le même registre figure La Grande Kermesse de Sebald Beham dans laquelle on retrouve les multiples saynètes qui seront par la suite exploitées.

Dès le premier tiers du XVIe siècle avec le développement de la scène de genre, les peintres flamands s’approprient pleinement ces sujets leur donnant la plupart du temps une coloration satirique et/ou moraliste.

JOHANN-THEODOR DE BRY, SEBALD BEHAM, d’après, Fête villageoise, eau-forte, Gravelines, collection du musée
du dessin et de l’estampe originale © musée du dessin et de l’estampe originale / Florian Kleinefenn.

La révolution Bruegel !

Pieter Bruegel l’Ancien n’a peint que quatre tableaux concernant les fêtes : Le Combat de Carnaval et de Mardi gras (1559), deux noces villageoises (1566 – 1567) et une kermesse (1567). Mais il est aussi l’inventeur de plusieurs gravures dont La Danse de noce fut de nombreuses fois réinterprétée par ses fils Pieter II et Jan I.

Sacrement du mariage ou célébration d’un saint, ces fêtes religieuses sont propices à des moments de liesse. Certes les débordements estompent leur caractère sacré. Mais à l’inverse de ses contemporains, Bruegel s’éloigne d’une vision satirique et pose davantage un regard bienveillant sur les réjouissances paysannes. Une ode à la joie de vivre !

PIETER VAN DER HEYDEN, PIETER BRUEGEL L’ANCIEN, d’après, La Danse de noce,
ap. 1570, burin, Amsterdam, Rijksmuseum © Amsterdam, Rijksmuseum

Des œuvres disparues de Bruegel ?

Les inventaires après décès laissent supposer que Pieter Bruegel l’Ancien a peint davantage de sujets festifs. Preuve en est la dernière découverte en 2010 d’une huile sur toile représentant La Fête de la saint Martin (Madrid, musée du Prado). Le Cortège de noce vraisemblablement serait une invention de Pieter l’Ancien qui nous est connue grâce aux reprises de ses fils Pieter II et Jan I.

La Kermesse avec la pièce de théâtre fut elle aussi rattachée dans un premier temps à Bruegel, pour finalement être attribuée à Pieter Balten, l’un de ses contemporains. Ce tableau connut un grand succès comme l’attestent les nombreuses reprises et réinterprétations.

Balten et Van Cleve, des contemporains de Bruegel

Pieter Balten et Martin I van Cleve ont été longtemps perçus comme des imitateurs de l’Ancien Bruegel. Certes ils sont moins talentueux que le maître et plus enclins aux saynètes grivoises mais ils se démarquent par des créations tout à fait personnelles. Aujourd’hui on admet d’ailleurs que Balten a même pu inspirer Bruegel.

Martin van Cleve, quant à lui, se distingue à la fois par ses choix iconographiques et par son style. Ainsi ses personnages se caractérisent par des yeux en forme de petite bille, par les bustes presque monolithes des hommes et par les visages ovoïdes des femmes. Martin van Cleve tout comme Balten exercera une influence indéniable sur Pieter II Brueghel.

MARTIN I VAN CLEVE, Kermesse villageoise, huile sur bois, Collection privée© Studio Sébert – Artcurial

Pieter II Brueghel, des modèles revisités

Des deux fils de Pieter Bruegel l’Ancien, Pieter II, qui est l’ainé, fut celui qui s’intéressa le plus aux représentations des kermesses villageoises. À tel point que le succès de la fête brueghélienne lui revint en très grande partie !

Il a certes copié quelques œuvres emblématiques de son père mais les sujets festifs y finalement sont peu représentés. Ses sources d’inspiration sont multiples et en les combinant, il parvient à créer des compositions parfois innovantes. L’Arbre de mai ou le Repas de noces en plein air sont en ce sens tout à fait révélateurs. Son style se distingue par un goût pour le pittoresque et pour les comportements triviaux des paysans.

PIETER II BRUEGHEL, Repas de noces en plein air, ap. 1616, huile sur bois, Maastricht,
Bonnefantenmuseum © Photography Peter Cox / Collection Bonnefantenmuseum / Loan of The
Cultural Agency of the Netherlands

L’innovation Jan I Brueghel

Jan I Brueghel, fils cadet de Pieter l’Ancien, n’a peint que quelques fêtes, exprimant son art essentiellement dans deux genres : le paysage et les natures mortes avec ses impressionnants bouquets de fleurs.

L’empreinte de son père est très présente dans La Danse de noce et dans La Kermesse de la Saint-Georges qui sont certainement des œuvres de début de carrière créées avant son départ pour l’Italie. L’huile sur cuivre de la Royal Collection à Londres, réalisée en 1600, marque, quant à elle, un réel tournant. Jan I parvient alors à composer un panorama hors normes truffé d’une myriade de personnages lilliputiens, preuve incontestable de ses talents de miniaturistes et de coloriste.

Jan I Brueghel, Une Fête villageoise / Boerenkermis. © Her Majesty Queen Elizabeth II 2019

Réminiscences médiévales, Hans Bol et Jacob I Savery

Dans le dernier tiers du XVIe siècle, Hans Bol, développe des panoramas saisis à vol d’oiseau dans la veine bruegélienne. Mais dans le registre de la fête, les racines médiévales refont surface. Influencé par la miniature et l’enluminure, domaines dans lesquels il s’illustre, il agrémente ses scènes de petits personnages qui déambulent dans l’espace sans l’intégrer.

Soit les vides prédominent, soit la composition est saturée. Les saynètes s’articulent entre elles non par des jeux de lignes mais par une palette chatoyante. Jacob I Savery, qui fut son élève, marche dans ses traces comme en témoigne La Fête villageoise de Bailleul, réalisée à partir d’une de ses gouaches.

JACOB I SAVERY, La Fête villageoise à Bailleul, ca 1620 ?, huile sur bois, Bailleul, musée Benoît-de-Puydt,
© Bailleul, musée Benoît-De-Puydt, inv. 992.21.92 / Jacques Quecq d’Henripret

Réminiscences médiévales, David I Vinckboons

Tout comme Hans Bol et Jacob I Savery, Vinckboons, de confession protestante, quitte, la Flandre pour les Pays-Bas du nord mais son style demeure résolument flamand. Ses kermesses villageoises endiablées montrent une réelle synthèse entre paysage et personnages, ces derniers s’inscrivant souvent au premier plan dans une frise.

L’une des œuvres les plus diffusées de Vinckboons est sans conteste la fameuse Kermesse de la Saint-Georges avec pour toile de fond le majestueux hôtel de ville d’Audenarde. Le paradoxe est total puisqu’il ne l’a probablement jamais peinte. Il a conçu le dessin destiné uniquement à la gravure qui servit par la suite d’inspiration à de nombreux artistes.

DAVID VINCKBOONS, La Kermesse de la Saint-Georges avec l’hôtel de ville d’Audenarde, 1602, crayon,
encre brune et lavis sur papier, Copenhague, Statens Museum for Kunst
© Statens Museum for Kunst, Copenhagen / Jakob Skou-Hansen

Brouwer et Teniers, vers une autre forme de fête

Par sa touche très vive, Brouwer parvient comme nul autre à ciseler les trognes de ses rustres paysans. Son regard est sans concession. Il met l’accent sur les travers des kermesses par quelques saynètes judicieusement choisies, dressant ainsi une véritable caricature des mœurs villageoises.

Dans son sillage, David II Teniers exploite les mêmes recettes comme en témoignent ses figures stéréotypées. Toutefois, il estompe la dimension satirique et donne davantage la primeur aux réjouissances insouciantes. Par ailleurs, il parachève le modèle dans lequel la taverne, mise en exergue, incarne à elle seule la fête : le profane l’emporte sur le sacré !

La fête se veut galante aussi !

Dans le dernier quart du XVIe siècle, sous l’impulsion notamment de David I Vinckboons, les peintres flamands renouent avec les scènes galantes. En effet loin du tourbillon des fêtes paysannes grivoises et populaires, Vinckboons réserve à ces convives de haute naissance un cadre idyllique propice à la rêverie et à l’amour courtois. Mais de nombreuses allusions comme les instruments de musique ou encore les symboles tels les huîtres révèlent que la distinction de ces hommes et de ces femmes ne les empêche nullement d’éviter les mêmes travers que ceux imputés aux paysans. Amollis par de douces mélodies, ils s’abandonnent aux plaisirs de la chair parfois sans aucune retenue !

DAVID VINCKBOONS, Scène galante dans un jardin, ca 1610, huile sur bois, Amsterdam, Rijksmuseum,
© Amsterdam, Rijksmuseum

Aux origines du Fils prodigue

Au milieu du XVIe siècle, période de pleine activité de Bruegel l’Ancien, l’histoire du Fils prodigue issue du Nouveau Testament sert aussi de prétexte pour pointer les comportements licencieux et amoraux. Raffinement et grivoiserie s’entremêlent sur un mode narratif synoptique : les différents épisodes étant rassemblés dans une même image. La déchéance incarnée par l’expulsion de la maison close et le repentir du fils agenouillé devant son père sont deux moments clés toujours relégués dans les arrière-plans. L’avant- scène, quant à elle, met l’accent sur les plaisirs de la musique et de la chair, exacerbés par la présence de quelques gourgandines. Le péché est absolu !

FRANS I POURBUS, attribué à, La Parabole du Fils prodigue, huile sur bois, Anvers,
Musée Mayer van den Bergh,
© Collection Museum Mayer van den Bergh (Anvers) / Bart Huysmans

En savoir plus:

Musée de Flandre

26 Grand’ Place
59670 Cassel

Exposition jusqu’au 14 juillet

Site internet: https://museedeflandre.fr/

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