Rubens Portraits Princiers

Pierre Paul Rubens (1577-1640) fut un génie protéiforme. Son oeuvre immense aborde quasiment tous les sujets de la peinture. Ses portraits princiers restent peu connus, ils sont pourtant essentiels dans sa carrière. Peindre le portrait d’un souverain est la commande la plus prestigieuse que peut recevoir un peintre à l’époque, cet exercice doit notamment permettre de flatter la sensibilité du modèle. S’il est connu que Rubens a reçu des commandes de la part des rois, reines, princesses et princes de son temps, jamais encore une exposition ne leur a été consacrée.

Louis XIII, jeune roi libéré de la tutelle de sa mère, 1622 par Peter Paul Rubens, Norton Simon Museum.

L’exposition est présentée au Musée du Luxembourg, dans le palais pour lequel Rubens réalisa un de ses principaux chefs d’oeuvre : la galerie Médicis, ensemble de tableaux monumentaux sur la vie de Marie de Médicis, installés dans l’aile Richelieu du musée du Louvre. La vie de la souveraine et la carrière de Rubens s’entrecroisent. Dans un parcours à travers les cours d’Europe, tel un album de famille, l’exposition montre les effigies de Marie de Médicis et des souverains de son temps dont Rubens dressa le portrait et qui, des Habsbourg à la cour de Mantoue, ont tous un lien de parenté avec elle avant même qu’elle ne devienne la mère et la belle-mère des rois de France, d’Espagne et d’Angleterre.

Portrait d’Anne d’Autriche, par Rubens en 1625, Musée du Louvre

Rubens naît dans une famille aisée originaire d’Anvers et reçoit une éducation humaniste. Il exerce un temps le rôle de page, ce qui lui permet d’acquérir les comportements et l’aisance qui lui sont utiles pour côtoyer par la suite les grands personnages de son temps. Il gagne l’Italie pour parfaire sa formation de peintre, s’inspirant notamment de Titien, auteur de portraits fameux de Charles Quint et de Philippe II, et devient rapidement un des peintres de la cour des Gonzague à Mantoue. En 1609 il revient à Anvers pour devenir le peintre de la cour des Flandres. A ce titre, il exécute les portraits officiels des princes Habsbourg. Il prolonge son séjour parisien destiné à honorer la commande de Marie de Médicis pour le Palais du Luxembourg en 1621, pour peindre Louis XIII, fils de Marie de Médicis, et son épouse Anne d’Autriche, soeur de Philippe IV, roi d’Espagne. Celui-ci l’appelle ensuite à Madrid pour exécuter des portraits de lui et de sa famille.

Auto portrait de Rubens (1623). Royal Collection Trust / © Her Majesty Queen Elizabeth II

Dans une Europe où les voyageurs sont rares, la tradition est établie qu’un portraitiste peut faire passer des messages et Rubens outrepasse de très loin cette facilité pratique. Ainsi, parce qu’il a reçu une éducation poussée, qu’il est un vrai courtisan et que sa réputation est internationale, il peut s’adresser à ses insignes modèles et délivrer dans le relatif isolement des séances de pose, quelques propos diplomatiques. Prince des peintres et peintre des princes, Rubens au terme de sa vie et de sa carrière est un proche de ses prestigieux modèles.

Pierre Paul Rubens , L’Infante Isabelle Claire Eugénie, Vers 1615 (ou plutôt vers 1618-1620 ?).
© Museo Nacional del Prado, Dist. RMN-GP / image du Prado

Rubens peut ainsi sembler être le portraitiste des princes tant il souhaitait se consacrer à la narration et aux grands mythes. Avec le sculpteur Bernin, il est le maître de l’ère baroque. Sa culture et sa pratique lui font préférer les oeuvres d’invention et les grands sujets historiques qui restent dans la mémoire collective. Cependant, ses réussites dans le domaine du portrait sont éblouissantes tant dans le domaine privé (que l’on songe aux portraits de ses épouses et de leurs enfants) que dans celui des images officielles. Il connaît parfaitement les prototypes à suivre, les codes à respecter (degré d’idéalisation des traits du modèle, symboles du pouvoir et importance du costume et du décorum), il sait doser ce qu’il faut de flamboyance et ce qu’il faut de naturalisme dans ses représentations et il donne à ses effigies officielles une vie inédite.

Portrait d’Anne d’Autriche, reine de France, c. 1622-25.
© The Norton Simon Foundation

Chaque oeuvre a un souffle particulier. Il devient ainsi le peintre le plus important de son temps, celui dont les princes s’arrachent les talents. A titre de comparaison et afin de montrer sa place et son originalité, l’exposition présente quelques portraits des mêmes souverains peints par ses rivaux, en particulier Velázquez, Champaigne, Vouet ou Van Dyck, son élève le plus doué, qui devint un immense portraitiste à Londres, s’inspirant des leçons de son maître.

Cette exposition rassemble environ soixante-cinq peintures parmi lesquelles des prêts exceptionnels tels Marie de Médicis (Musée du Prado) et Louis XIII (Melbourne), seul portrait de souverain conservé peint devant le modèle.

      Guide de la visite

Rubens et Marie de Médicis

Cette exposition a deux héros : une reine et un peintre. La première, Marie de Médicis (1573-1642), veuve d’Henri IV et mère de Louis XIII, est un personnage majeur de l’histoire politique et diplomatique du premier tiers du XVIIe siècle. Le second, Pierre Paul Rubens (1577-1640), est le peintre le plus célèbre de son temps. Leur influence se déploie alors sur toute l’Europe. Marie de Médicis, par ses origines familiales et les alliances de ses enfants, est liée à toutes les dynasties régnantes. Rubens, au cours de ses voyages, plus que n’importe quel peintre de l’époque baroque, opère dans tous les foyers artistiques renommés, mêlant parfois création et diplomatie. Une part méconnue, mais pourtant essentielle, de l’œuvre gigantesque et protéiforme de l’artiste est ici révélée : ses portraits de rois et reines, princes et princesses. Lui sert d’écrin le Musée du Luxembourg, dans l’enceinte du Palais que Marie de Médicis a fait édifier à partir de 1615 et pour lequel elle commanda à Rubens un ensemble de toiles monumentales illustrant sa vie. Cette exposition est aussi un album de famille de Marie de Médicis. Des portraits peints par les rivaux de Rubens, des mêmes modèles, à des dates similaires, dévoilent l’originalité du maître dans ce domaine aussi codifié que prestigieux.

     1. Un peintre et ses légendes

La réputation de Rubens se résume parfois aujourd’hui, au prix de bien des anachronismes, au peintre des femmes corpulentes et au chef d’entreprise peignant finalement peu car ayant délégué l’exécution de son immense production à son atelier. La légende s’est même emparée de lui et certains crurent au XIXe siècle que Marie de Médicis logea chez lui à Anvers après son exil définitif de France en 1631. C’est ainsi reconnaître en creux l’importance du rôle que joue Marie de Médicis dans sa carrière, et combien sa propre image doit en retour au pinceau de Rubens. Sans lui qui se souviendrait de cette reine ? Dans le domaine du portrait princier (à peu près 50 tableaux sur un total d’environ 1 500), Rubens utilise son atelier pour l’assister dans la réalisation de quelques répliques à partir d’un prototype de sa main, lui-même élaboré d’après des dessins face au modèle et éventuellement de petites études peintes. Rubens fait aussi diffuser ces prestigieux portraits au moyen de gravures de grande qualité servant tant sa renommée que celle de ses modèles.

        2. L’expérience italienne

Contrairement à ses rivaux, Rubens n’est pas fils de peintre mais naît dans une famille aisée d’Anvers, où son père est juriste. Il bénéficie d’une éducation humaniste poussée et sert un temps comme page au service d’une grande dame flamande. Ces deux atouts vont lui permettre de savoir se comporter au sein d’une cour. Arrivé en Italie où il séjourne de 1600 à 1608 et où il cherche, comme ses confrères, à parfaire sa formation, il est très rapidement employé par Vincent de Gonzague, duc de Mantoue et devient donc également peintre de cour. À ce titre il doit réaliser des tableaux pour son mécène, en particulier des portraits. Plus qu’un simple artiste il fait partie de l’escorte mantouane qui assiste au mariage de Marie de Médicis à Florence, puis est envoyé en 1603 par le duc apporter des cadeaux diplomatiques à la cour d’Espagne. À Rome comme à Gênes et à Mantoue, Rubens étudie beaucoup les œuvres passées et contemporaines. Dans le domaine du portrait officiel comptent principalement la leçon de Titien qu’il découvre surtout à Madrid et l’art de son ami Pourbus le Jeune, comme lui peintre de la cour des Gonzague. A cette époque, les Flamands ont en Italie la réputation d’exceller dans les portraits. Rubens aspire à être plus que cela, un peintre érudit et avant tout capable de peindre les sujets sacrés, mythologiques, allégoriques et historiques.

         3. Rubens et la cour de Bruxelles

Fin 1608 la maladie de sa mère amène Rubens à retourner à Anvers. Il y est retenu par une offre qu’il ne peut refuser : les souverains des Flandres veulent qu’il devienne leur peintre attitré. Tous deux Habsbourg, l’archiduc Albert (de la branche autrichienne, donc impériale) et l’archiduchesse Isabelle Claire Eugénie (fille du roi d’Espagne Philippe II) règnent ensemble depuis 1598 sur les Flandres méridionales (l’actuelle Belgique), ce territoire catholique qui dépend du royaume d’Espagne alors que les Flandres du Nord (l’actuelle Hollande), protestantes, ont fait sécession. Rubens obtient de résider à Anvers et non à Bruxelles, siège de la cour des archiducs. Il est libre de peindre pour les clients de son choix mais doit en priorité réaliser les peintures souhaitées par ses souverains, en particulier leurs effigies officielles. Rubens est très proche de l’archiduchesse qui, devenue veuve en 1621 et ayant pris l’habit de religieuse, l’emploie comme diplomate au service de la paix. À la mort de celle-ci en 1633, le cardinal-infant Ferdinand, frère du roi d’Espagne Philippe IV, est nommé gouverneur des Flandres et l’année suivante Rubens dirige la décoration éphémère d’Anvers pour sa « Joyeuse Entrée » dans la ville (17 avril 1635). Des arcs de triomphe provisoires embellissent la cité et délivrent des messages politiques. Les portraits de l’archiduc et de l’archiduchesse, prêtés
par les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, proviennent de cette décoration.

        4. Rubens à la cour d’Espagne

En 1628, l’archiduchesse Isabelle Claire Eugénie envoie Rubens à Madrid afin qu’il rende compte au roi Philippe IV de ses activités diplomatiques et qu’il peigne pour elle les portraits des membres de la famille royale, sa famille. Philippe IV lui commande alors quelques œuvres, dont son portrait équestre. Aujourd’hui détruite, cette effigie royale est connue par le tableau de Velázquez prêté par la galerie des Offices de Florence. Conjuguant portrait et narration, la composition présente le souverain en action entouré de figures allégoriques. Séjournant huit mois à Madrid, Rubens peut à nouveau méditer sur les œuvres de Titien, qu’il redécouvre avec son cadet Velázquez, peintre officiel du roi, à qui il conseille de se rendre en Italie.

        5. Rubens à Paris

Rubens est sollicité en 1621 par la cour de France. Marie de Médicis, qui a négocié en 1615 le double mariage de ses aînés, Louis XIII et Elisabeth avec Anne d’Autriche et son frère le futur Philippe IV, lui commande pour les galeries du palais du Luxembourg, deux cycles narrant sa vie et celle d’Henri IV, son défunt mari. Rubens vient donc à Paris en 1622 signer le contrat et discuter certains points du programme. Il profite de cette occasion pour fixer les traits de la reine mère et du couple royal Louis XIII et Anne d’Autriche. Tout au long de son règne et même au-delà, Marie de Médicis se sert des artistes afin de façonner une image d’elle-même qui légitime sa position politique et en gomme les aspects les plus désagréables ou polémiques. Rubens et son ami Pourbus, mais aussi Van Dyck, excellent dans cet exercice. Les portraits exposés ici rendent compte de son évolution physique et politique : reine et régente, puis mère en conflit avec son fils et enfin princesse exilée. Marie de Médicis lutte pour rester au pouvoir dont elle est écartée en 1630. En 1631, elle quitte définitivement la France pour vivre à Anvers, comme Rubens, et finir ses jours à Cologne.

        6. La galerie de Marie de Médicis

Petite-fille d’empereur, fille du grand-duc de Toscane, sœur de la duchesse de Mantoue, épouse du roi Henri IV assassiné en 1610, Marie de Médicis est également la mère et la belle-mère des plus puissants souverains de son temps. Son fils règne en France et ses filles ont épousé les rois d’Espagne, d’Angleterre et le duc régnant de Savoie. Au moment où Rubens dépeint sa vie en 24 tableaux, l’image publique de la reine mère est contrastée. Son fils et elle ont eu des conflits armés et sa situation reste fragile. Commandé en 1621 pour tenter de magnifier l’image de la reine mère, le cycle décore une galerie de son palais du Luxembourg. Il est inauguré en 1625 à l’occasion du mariage de sa fille Henriette Marie avec le roi Charles Ier d’Angleterre. Conservée au musée du Louvre et évoquée ici par des gravures du début du XVIIIe siècle, la galerie Médicis ne participe pas directement du genre du portrait princier mais mêle les événements historiques aux allégories, associe portraits et figures mythologiques. Un autre cycle devait être consacré à Henri IV mais, du fait de l’exil de Marie de Médicis, ne fut jamais terminé.

       7. Portrait et Allégorie

Le portrait princier répond à plusieurs usages. Sa fonction première est de donner une image prestigieuse et majestueuse du souverain. Pour ces effigies officielles, celui-ci est représenté avec les costumes, attributs et symboles du pouvoir. Le portrait équestre, par son ambition et son format, porte cette aspiration à son paroxysme. Les portraits jouent aussi un rôle plus intime : faire connaître les traits d’un éventuel prétendant, d’une future épouse, garder près de soi les figures des proches dont on est séparé ou se rappeler à leur souvenir. Les genres historiques, mythologiques et allégoriques peuvent aussi servir le portrait princier. L’allégorie permet de valoriser les qualités du modèle et d’insister sur ses valeurs morales plus que sur sa ressemblance physique. Le XVIIème siècle est marqué par une « héroïsation » de certains princes et princesses et voit donc le triomphe du langage allégorique en peinture. Henri IV et Marie de Médicis, contrairement aux Habsbourg qui détiennent une légitimité ancienne et quasi divine, ont su, comme d’autres souverains baroques, utiliser les artistes de leur temps afin de conquérir et
légitimer leur pouvoir.

        8. Peintre des princes, prince des peintres

Quand un courtisan veut en 1623 offrir au prince de Galles, futur roi Charles Ier d’Angleterre, un tableau de la main de Rubens, c’est un autoportrait qu’il reçoit. L’effigie de cet artiste vivant n’est alors pas considérée comme indigne du regard et d’un château princiers, mais reflète l’orgueil et la renommée de Rubens, tenu dès cette date pour l’un des plus grands peintres européens. Nul autre n’a alors une clientèle aussi étendue : ses mécènes et clients appartiennent à l’élite politique et financière des divers foyers artistiques européens. À sa mort on inventorie dans sa prestigieuse demeure anversoise aujourd’hui transformée en musée, outre des tableaux originaux et ses copies d’après Titien, un grand nombre de portraits des princes qu’il a peints ou dessinés. Rubens vit entouré d’eux et acquiert richesse et célébrité par ses pinceaux. Grâce à son éducation et à son caractère, il devient peintre non d’une seule cour mais des plus importants souverains de son époque. Érudit, il officie un temps en vrai diplomate. Peintre et gentilhomme, Rubens par sa maitrise du portrait, et un certain degré d’intimité partagé avec ses modèles, a su doser les éléments codés inhérents à ce type d’œuvres et ainsi rendre illustres et vivants les personnages puissants et prestigieux de son temps.

En savoir plus:

Jusqu’au 14 Janvier 2018

Musée du Luxembourg

http//museeduluxembourg.fr