Alphonse Mucha

Alphonse Mucha (1860-1939) est un artiste à la fois célèbre et méconnu. Célèbre pour avoir parfois donné son nom à l’Art nouveau, dont il fut sans doute le représentant le plus populaire. Méconnu pour son immense ambition de peintre voué à la cause nationale de son pays d’origine, qui ne s’appelait pas encore la Tchéquie, et des peuples slaves. L’exposition du Musée du Luxembourg, la première consacrée à l’artiste dans la capitale depuis la rétrospective du Grand Palais en 1980, se propose donc de redécouvrir le premier Mucha et de découvrir le second, de redonner à cet artiste prolifique toute sa complexité artistique, politique et spirituelle.

« Le zodiaque », 1896 de Alphonse Mucha. Prague, (c) Fondation Mucha.

Né en 1860 en Moravie, Mucha arrive à Paris en 1887 et commence une carrière d’illustrateur. En décembre 1894, c’est sa rencontre avec la grande tragédienne, Sarah Bernhardt, qui lance sa carrière d’affichiste. Il réalise pour elle l’affiche de Gismonda, une pièce de Victorien Sardou, première d’une longue série d’affiches publicitaires, ou simplement décoratives, variant à l’infini un répertoire de figures féminines entremêlées de fleurs et de volutes graphiques, qui lui apporteront une immense notoriété et l’amitié d’artistes comme Gauguin ou Rodin. Il est parallèlement sollicité pour des travaux de décoration, par le joaillier Georges Fouquet, ou d’illustration pour des livres.

« La dame aux camélias » « Cismonda » et Médée, 1898 d’ Alphonse Mucha. (c) Prague, Fondation Mucha.

Mais dès 1900 et à l’occasion de l’Exposition universelle, il entreprend de concevoir un projet qui dépeint l’histoire et la civilisation du peuple tchèque et des peuples slaves. Cette entreprise, teintée d’une philosophie humaniste, franc-maçonne, va l’occuper les trente dernières années de sa carrière et le conduire à peindre des toiles gigantesques, pour lesquelles il produit une abondante quantité d’études préparatoires au dessin virtuose.

Cette rétrospective montre donc non seulement les affiches qui ont fait sa gloire, mais aussi ses merveilleuses planches d’illustrateur, ses peintures, ses photographies, bijoux, sculptures, pastels qui permettent aux visiteurs de découvrir toute la diversité de son art.

Parcours de l’exposition

INTRODUCTION

Alphonse Mucha est aujourd’hui l’un des artistes tchèques les plus connus au monde. Né en 1860 dans la petite ville d’Ivančice, il accède à la célébrité en 1895, à Paris, en créant des affiches pour Sarah Bernhardt, la plus grande actrice française de l’époque. En tant qu’affichiste, Mucha développe un style très personnel, le style Mucha, caractérisé par des formes sinueuses, des lignes organiques et une gamme subtile de tons pastel. Ce style incarnera bientôt le mouvement émergeant à l’époque dans les Arts décoratifs, l’Art nouveau. Quand l’Exposition universelle de Paris ouvre ses portes en 1900, Mucha est déjà une figure de proue du mouvement et, quand il se rend pour la première fois aux États-Unis en 1904, il est qualifié de « plus grand artiste décoratif du monde ».

« Rêverie », 1897 d’ Alphonse Mucha. Prague, (c) Fondation Mucha

Si les affiches de sa période parisienne font sa renommée, Mucha est un artiste polyvalent : peintre, sculpteur, photographe, décorateur, mais aussi professeur apprécié. Mais ses convictions politiques et humanistes l’amènent à renoncer progressivement à cette veine purement décorative, et à entreprendre des cycles de peinture d’histoire, parfois sur très grand format, dans un esprit militant et idéaliste. Autour de 1900-1910, au moment où éclatent les avant-gardes européennes, il évolue et défend un art résolument figuratif et épique. Ses œuvres tardives notamment L’Épopée slave (1912-1926), un cycle composé de vingt peintures d’histoire monumentales, témoignent ainsi de son rêve d’unité de tous les peuples slaves.

En retraçant la carrière de Mucha, cette exposition voudrait restituer ainsi le portrait d’un artiste visionnaire aux multiples facettes.

© Mucha Trust

Un Bohémien à Paris

« L’artiste doit rester fidèle à lui-même et à ses racines nationales »
– Alphonse Mucha

Né en pleine renaissance nationale tchèque, Mucha grandit en croyant passionnément en une nation tchèque indépendante de l’empire austro hongrois auquel elle était rattachée. Dans sa ville natale d’Ivančice, l’adolescent talentueux défend très tôt cette cause politique, en illustrant des magazines satiriques locaux et en décorant des auditoriums. Sa vie et ses activités artistiques seront par la suite guidées par son patriotisme qu’il ressent comme une force spirituelle. A Munich et à Paris où il se forme à la fin des années 1880, Mucha devient une figure de proue des communautés tchèques et slaves. Sa conscience nationaliste est manifeste dans son œuvre au travers de thèmes récurrents: l’identité tchèque, la philosophie panslave et l’amour pour sa famille et sa patrie.

« Les Saisons : l’été », 1896. Série de 4 panneaux décoratifs de Alphonse MUCHA. Prague, Fondation Mucha.
(c) Mucha Trust

Lorsque Mucha arrive à Paris à l’automne 1887, la ville est la capitale européenne des arts. Venus de tous pays, les artistes et les étudiants affluent et se regroupent par communautés. Mucha ne fait pas exception à la règle ; il crée rapidement un club d’étudiants slaves, Lada, et rejoint plus tard la communauté tchèque, Beseda, dont il sera le président.

Alphonse Mucha- Boite pour des gaufrettes Lefèvre – Utile. 1900

À Paris, financièrement soutenu par le comte Eduard Khuen-Belasi (1847-1896), Mucha suit une formation artistique durant deux ans, d’abord à l’Académie Julian puis à l’Académie Colarossi. Mais au début de 1889, le comte cesse de payer son allocation et Mucha, contraint de travailler pour subvenir à ses besoins, livre des illustrations pour des livres et des revues à des maisons d’édition à Paris et à Prague. Durant ces années difficiles, il habite rue de la Grande-Chaumière, où il devient un habitué de la Crémerie de madame Charlotte au n° 13, et loge même au début dans une petite
pièce au-dessus du restaurant. La Crémerie est un lieu de rassemblement connu des artistes en difficulté. Mucha y rencontre des confrères qui traversent des périodes critiques de leur carrière, comme Paul Gauguin (1848-1903) ou l’écrivain suédois August Strindberg (1849-1912). Mais le jour
de l’An 1895, l’apparition sur les murs de la ville de sa toute première affiche, Gismonda conçue pour Sarah Bernhardt (1844-1923), va radicalement changer sa vie.

Alphonse Mucha, dessin pour éventail avec motif de pavot et de lierre, vers 1889 ; crayon, aquarelle, papier or ; Prague, fondation Mucha ©Mucha Trust 2018

Cette section s’intéresse aux débuts de Mucha en tant que « bohémien » (parce qu’originaire des régions tchèques, voisinant l’ancienne Bohême) et artiste de la bohème parisienne. Sont présentés ici des illustrations et des dessins anciens qui témoignent de sa solide formation académique, ainsi qu’une série d’affiches pour Sarah Bernhardt et d’autres œuvres associées à cette actrice.

Alphonse Mucha, « intérieur de la boutique de Georges Fouquet : dessin pour la cheminée avec statuette, miroir et détails ornementaux », vers 1900, crayon, encore, aquarelle sur papier ; Prague, fondation Mucha ©Mucha Trust 2018

Un inventeur d’images populaires

« Je préfère être un illustrateur populaire qu’un défenseur de l’art pour l’art. »
– Alphonse Mucha

Dans les années 1890, l’affiche occupe à Paris une place centrale dans la culture visuelle. Grâce au développement de la lithographie en couleur et aux demandes croissantes de publicités commerciales dans le contexte florissant de la Belle Époque, les artistes ont amplement l’occasion d’explorer cette nouvelle forme d’expression artistique. Les panneaux de la ville deviennent des « galeries en plein air » et la première affiche de Mucha pour Sarah Bernhardt, révolutionnaire dans son format, sa composition, ses couleurs pastel, apporte « une bouffée d’air frais » sur la scène artistique parisienne. Fort de ce succès, Mucha se lance dans la création d’affiches publicitaires commandées par des imprimeurs. En 1896, il signe avec l’imprimeur parisien F. Champenois un contrat d’exclusivité qui lui assure une rémunération mensuelle. Cette sécurité financière lui permet au cours de l’été 1896, d’emménager dans un grand appartement-atelier, 6 rue du Val-de-Grâce.

Alphonse Mucha, publicité pour le papier à cigarette « Job », 1896, lithographie en couleur ; Prague, fondation Mucha ©Mucha Trust 2018

Cette collaboration avec Champenois ne se limite pas aux affiches publicitaires. Mucha produit aussi pour lui des panneaux décoratifs originaux, c’est-à-dire des affiches sans texte conçues à des fins esthétiques pour la décoration intérieure. Contrairement aux œuvres d’art traditionnelles, cette nouvelle forme d’art est abordable et accessible au grand public. Au cours des années qui suivent, ses affiches circulent dans toute l’Europe, et « le style Mucha » devient synonyme de l’Art nouveau qui fait alors son apparition.

Alphonse Mucha – chaîne et pendentifs réalisés par Georges Fouquet.
Fondation Mucha.
(c) Mucha Trust

Mucha, le cosmopolite

« Mon art, si je peux l’appeler ainsi, s’est cristallisé. Il était en vogue. Il s’est répandu dans les
usines et les ateliers sous le nom de “style Mucha”. »
– Alphonse Mucha

Entre 1885 et 1890 environ, la renommée de Mucha se développe parallèlement au mouvement Art nouveau qui déferle alors sur toutes les grandes villes d’Europe. En 1900, il est devenu un maître de l’affiche et le décorateur le plus recherché et le plus copié de Paris. Compte tenu de la position éminente qu’il occupe sur la scène artistique internationale, Mucha est associé à bon nombre de projets en lien avec l’Exposition universelle de Paris en 1900, le « plus grand événement du siècle ». Il décore notamment le pavillon de Bosnie-Herzégovine, région slave annexée à l’Autriche-Hongrie depuis 1878. Pour l’Empire austro-hongrois qui en fait la commande, ce pavillon représente un véritable enjeu politique.

Après l’Exposition, Mucha est nommé membre de l’Ordre de François-Joseph Ier pour services rendus à l’Empire. Cet épisode le met néanmoins dans une situation paradoxale et inconfortable par rapport à ses propres convictions, puisqu’il se retrouve à travailler pour l’Empire, oppresseur des slaves. Cette expérience lui inspire l’idée d’une épopée qui dépeindrait les joies et les peines de tous les peuples slaves, en soulignant les liens qui les unissent et leur lutte commune contre l’oppression. De 1904 à 1909, Mucha se rend à cinq reprises aux États-Unis dans l’espoir de recueillir les fonds nécessaires pour ce projet qui deviendra L’Épopée slave. Il réalise son objectif en 1909 quand l’industriel de Chicago Charles Richard Crane (1858-1939) accepte de financer son projet.

Cette section réunit des œuvres associées à l’Exposition universelle de Paris et revient sur sa collaboration avec le célèbre joaillier parisien Georges Fouquet (1862-1957). Sont également présentées ici ses créations américaines, et notamment celles qui témoignent de l’étroite association de Mucha avec le monde du théâtre, comme la décoration du Théâtre allemand de New York ou les affiches réalisées pour les actrices Leslie Carter (1857-1937) et Maude Adams (1872-1953).

Mucha, le mystique

« L’art est l’expression de sentiments intérieurs […] d’un besoin spirituel. »
– Alphonse Mucha

À la fin de l’automne 1894, Mucha fait la connaissance d’August Strindberg, auteur suédois, ami de Gauguin et nouveau venu dans la colonie bohème de Madame Charlotte. Mystique, Strindberg est profondément intéressé par l’occultisme et la théosophie. Bientôt, Mucha entretient avec lui des discussions philosophiques régulières, et cette amitié instille en lui l’idée que des « forces mystérieuses » guident la vie de chacun. Dans son œuvre, les figures énigmatiques apparaissant derrière le sujet découlent clairement de la croyance en des « pouvoirs invisibles » qu’il développera par la suite.

Le 25 janvier 1898, Mucha entre dans une loge parisienne du Grand Orient de France, l’obédience maçonnique la plus ancienne et la plus importante d’Europe continentale, qui prône « l’amélioration de l’humanité » et la « conscience de la liberté ». Mucha voit la franc-maçonnerie un comme le prolongement de son spiritualisme. Son cheminement spirituel l’amène à faire de trois vertus – la Beauté, la Vérité et l’Amour – les « pierres angulaires » de la condition humaine. Il pense qu’en diffusant ce message par son art, il contribue au progrès de l’humanité. Mucha poursuit la pratique de la maçonnerie tout au long de sa vie. Après la création de la Tchécoslovaquie en 1918, il joue un grand rôle dans le rétablissement de la maçonnerie tchèque, interdite sous le régime des Habsbourg depuis 1794. En 1923, il devient le deuxième Souverain Grand Commandeur des francs-maçons tchèques. Mucha crée de nombreux dessins pour leurs loges , notamment sous forme de bijoux, d’illustrations de chartes et de gobelets de cérémonie.

Cette section s’intéresse aux influences du spiritualisme et de la philosophie maçonnique sur l’œuvre
de Mucha, particulièrement manifestes dans Le Pater

Mucha, le patriote

« La mission de l’art est d’exprimer les valeurs esthétiques de chaque nation conformément à la
beauté de son âme. La mission de l’artiste est d’enseigner au peuple à aimer cette beauté. »
– Alphonse Mucha

En 1910, Mucha retourne enfin dans sa terre natale pour réaliser son ambition de longue date : mettre son art au service de son pays et de ses compatriotes, notamment en créant L’Épopée slave. S’étant assuré le mécénat de Charles Richard Crane, il va poursuivre cet objectif avec énergie et détermination. En 1911, après avoir achevé la décoration du salon du Maire de Prague, il s’installe au château de Zbiroh, en Bohême occidentale, pour se concentrer sur son projet.

L’Epopée slave, dont l’idée avait germé à Paris, va évoluer pour devenir un appel éclatant à l’unité, destiné à inspirer tous les Slaves et à guider leur avenir, en les incitant à tirer les enseignements de leur histoire. Pour cela, Mucha choisit vingt grands épisodes qui, selon lui, ont marqué ces peuples aussi bien d’un point de vue politique et religieux que philosophique et culturel. Dix scènes sont tirées de l’histoire tchèque et dix autres du passé d’autres nations slaves. Pour ce projet ambitieux, Mucha accomplit un énorme travail préparatoire. Il lit et consulte des experts de l’histoire slave. Il effectue aussi des voyages de recherche pour dessiner, photographier et étudier les coutumes et traditions locales en Croatie, en Serbie, en Bulgarie, au Monténégro, en Pologne, en Russie et en Grèce.

Cette section présente Mucha en patriote à travers diverses œuvres exécutées avant et après l’indépendance de son pays. Elle met l’accent sur L’Épopée slave et la gestation de cette œuvre monumentale et complexe, à travers des œuvres préparatoires, études à grande échelle, petites esquisses, photographies de studio, images documentaires.

Artiste et philosophe

« L’objectif de mon travail n’a jamais été de détruire mais de construire, de relier, car nous devons
tous garder espoir que les Hommes se rapprocheront, et cela sera d’autant plus facile qu’ils se
comprendront mieux. »
– Alphonse Mucha

Mucha est convaincu que l’art, par son pouvoir d’inspiration, peut aider les Slaves et d’autres nations à s’unir dans le sens du progrès de l’humanité. Pour lui, l’art en diffusant ses idées philosophiques, peut rapprocher les peuples et maintenir la paix. Cependant, la paix en Europesera de courte durée. Le traité de Versailles ne règle pas de manière satisfaisante les questions territoriales entre les nations slaves nouvellement indépendantes. En 1933, Adolf Hitler devient chancelier de l’Allemagne. En 1938, dix ans après le don de L’Épopée slave à la ville de Prague, la Tchécoslovaquie perd d’importantes régions frontalières au profit de l’Allemagne, de la Pologne et de la Hongrie. Le 15 mars 1939, les troupes allemandes font leur entrée dans Prague. La patrie de Mucha perd son indépendance, vingt ans seulement après l’avoir acquise. Signalé sur les registres de la Gestapo, comme un « dangereux patriote peintre » et un franc-maçon, Mucha est l’une des premières personnes à être arrêtées par la Gestapo. Découragé et souffrant d’une pneumonie, il décède à Prague le 14 juillet 1939, 10 jours avant son 79e anniversaire.

Cette section dédiée au Mucha philosophe présente les œuvres dans lesquelles l’artiste exprime ses préoccupations humanitaires et réagit aux menaces d’une guerre imminente dans un monde en mutation rapide. L’exposition s’achève sur son ultime projet, commencé en 1936 : un triptyque représentant L’Âge de la Raison, L’Âge de la Sagesse et L’Âge de l’Amour, véritable monument dédié à l’humanité tout entière.

Mucha et Gauguin

À la fin du mois d’août 1893, un Gauguin sans le sou, récemment rentré de Tahiti, entre dans la crèmerie de madame Charlotte, où se réunit le cercle des artistes de la rue de la Grande Chaumière. Mucha, qui commence à percer dans l’illustration, vit à l’époque au n° 8, en face de la crèmerie. Il dispose d’un atelier qu’il va partager avec Gauguin, qui prépare alors une exposition de son œuvre tahitienne.

Leur amitié est illustrée par plusieurs photographies de Mucha. Deux des instantanés présentés ici révèlent un Gauguin facétieux, tandis que deux autres montrent l’artiste en train de poser pour Mucha. À l’époque, Mucha travaille sur les illustrations du roman de Judith Gautier, Mémoires d’un éléphant blanc, qui paraît en feuilleton de septembre 1893 à janvier 1894, avant d’être publié sous forme de livre en 1894. L’une des illustrations représente deux hommes en pleine conversation, l’un assis, l’autre debout dont l’attitude correspond chacune à des poses prises par Gauguin. Ces photographies constituent ainsi de précieux témoignages sur les méthodes de travail de Mucha dès cette époque.

Mucha et Sarah Bernhardt

L’actrice parisienne Sarah Bernhardt a joué un rôle particulièrement important dans le parcours artistique de Mucha. La première affiche qu’il réalise pour elle, Gismonda, le rend célèbre du jour au lendemain, et il évoluera, comme homme et comme artiste, grâce à sa collaboration professionnelle et à son amitié avec « La Divine Sarah », acclamée comme la plus grande comédienne de son temps.

Pour avoir collaboré à des revues de théâtre, Mucha a connaissance des productions et des performances de l’actrice, mais c’est vers la fin de 1894 qu’il la rencontre pour la première fois. Un peu plus tard, au moment de Noël, il exécute presque par hasard une affiche pour la pièce Gismonda. Quand l’actrice voit le dessin, la vie de Mucha bascule. Selon ses mémoires, elle aurait dit : « Ah ! Que c’est beau! Dorénavant, vous travaillerez pour moi, près de moi. Je vous aime déjà. » Sortie dans tout Paris le matin du 1er janvier 1895, l’affiche connaît un succès immédiat. Fidèle à sa parole, Sarah Bernhardt signe avec Mucha un contrat de six ans et le charge de réaliser des décors de scène, des costumes et des affiches. Il va ainsi exécuter six autres affiches pour ses spectacles, dont La Dame aux Camélias et Lorenzaccio. Dans toutes ces compositions, l’artiste applique les mêmes principes que pour Gismonda : un format long et étroit avec une seule figure, l’actrice en pied placée en hauteur dans une niche peu profonde, à la façon d’une statue de sainte dans une église.

Les éléments slaves dans le style Mucha

Mucha élabore son style décoratif en s’inspirant d’une variété de motifs ornementaux – japonais, celtiques, islamiques, grecs, gothiques et rococos – reproduits dans les ouvrages de référence dont il disposait. Ses racines slaves en restent toutefois indissociables et accompagnent toute son évolution. À partir de 1896, il intègre des éléments traditionnels de son pays d’origine sous forme de robes, de fleurs et autres motifs botaniques inspirés de l’art et de l’artisanat populaire morave. Les halos, très présents, rappellent les icônes byzantines (selon Mucha, l’art byzantin est au fondement de la civilisation slave) tandis que les courbes et les dessins géométriques évoquent le décor des églises baroques tchèques.

Alors que Paris connaît alors une vague de slavophilie, alimentée par la visite officielle en 1896 du tsar Nicolas II de Russie (1868-1918), les affiches de l’artiste rencontrent l’enthousiasme des Parisiens.

Documents décoratifs

Documents décoratifs est publié en 1902 par la Librairie centrale des beaux-arts, à Paris, sous forme d’un portfolio de soixante-douze planches, ce manuel pour artisans, décorateurs et étudiants en beaux-arts explique comment s’inspirer des formes de la nature et les utiliser de manière pratique. Mucha y présente les divers aspects de son travail décoratif, y intégrant des échantillons prêts à l’emploi pour les fabricants, mais aussi des dessins destinés à accompagner les dessinateurs dans leur processus de stylisation, par exemple en transformant des études réalistes d’après nature en motifs décoratifs applicables ensuite à des produits manufacturés. Dans la création de nouvelles formes inspirées de la nature et du corps humain, Mucha fait preuve d’une imagination sans limite. Cette publication utilisée dans les écoles d’art en France et ailleurs en Europe ainsi qu’en Russie. répondait à un idéal de Mucha, soucieux de mettre la création artistique au service de la société.

Mucha et Fouquet

Lorsque l’orfèvre et joaillier parisien Georges Fouquet (1862-1957) reprend la boutique de son père en 1895, il est déterminé à renouveler le style de la maison en engageant de nouveaux talents. Attiré par les magnifiques bijoux figurant sur des affiches de Mucha comme Médée et Zodiac, il invite l’artiste à se joindre à une équipe de décorateurs. En 1899, il lui confie la conception de toute une collection de bijoux – boucles d’oreilles, colliers, bagues et broches – pour son stand à l’Exposition internationale de Paris en 1900.

Cette collaboration fructueuse va aboutir à la création d’un des plus spectaculaires exemples de décoration Art nouveau, la boutique Fouquet, inaugurée en 1901 au n° 6 de la rue Royale. Pour ce nouveau magasin, Mucha conçoit non seulement l’intérieur et la façade, mais aussi des meubles, des luminaires et toute une série d’objets décoratifs. Son travail est accueilli avec enthousiasme par la Revue de la Bijouterie, pour laquelle cette « boutique d’un nouveau genre » renouvelle le concept de bijouterie en l’élevant au niveau de l’art. L’intérieur de la Boutique Fouquet est aujourd’hui conservé et reconstitué au musée Carnavalet à Paris.

L’Épopée slave

L’Epopée slave, exécutée par Mucha entre 1911 et 1926, est une série de vingt toiles retraçant divers épisodes de l’histoire des peuples slaves. Monumentales dans leur format, les plus grandes de ces toiles mesurent plus de 6 mètres sur 8.

Le projet a été financé par Charles Richard Crane (1858-1939), un riche homme d’affaires et philanthrope de Chicago. Très intéressé par la situation politique en Europe de l’Est et par la culture slave, Crane apporte un soutien financier et moral à Mucha durant près de deux décennies.

Mucha dépeint des événements historiques couvrant une vaste période, des temps les plus anciens jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale. La moitié d’entre eux sont tirés de l’histoire tchèque, l’autre moitié concernent d’autres régions du monde slave. En 1928, Mucha offre la série complète de l’Epopée slave à la ville de Prague, en cadeau à la nation, à l’occasion du dixième anniversaire de l’indépendance du pays.

En savoir plus:

Lieu: Musée du Luxembourg
19, rue Vaugirard, 75006 Paris

Date: 27 janvier 2019

Site: https://museeduluxembourg.fr