paire de velours dits « Velours Grégoire », productions emblématiques de la manufacture de Gaspard Grégoire, inventeur français actif entre la fin du XVIIIe siècle et le Premier Empire, célèbre pour avoir mis au point l’un des procédés textiles les plus mystérieux et les plus raffinés de son temps.
Ces deux compositions représentent des figures féminines ailées dans un goût néoclassique directement inspiré de l’Antique et des modèles diffusés sous le Directoire et l’Empire. L’une des figures élève une torche flamboyante, tandis que l’autre apparaît dans un mouvement dansant et aérien, rappelant les allégories antiques ou les génies des arts.

(c) Antiquités Frédéric Sportis,Proantic
L’intérêt majeur de ces œuvres réside surtout dans leur extraordinaire technique d’exécution.
Gaspard Grégoire, né à Aix-en-Provence au milieu du XVIIIe siècle, développa un procédé révolutionnaire qui stupéfia ses contemporains. Contrairement à une tapisserie traditionnelle ou à un velours façonné ordinaire, l’image n’était pas simplement obtenue par le dessin du métier à tisser. Grégoire intervenait directement sur les fils avant même le tissage, selon un système complexe de teinture et de préparation demeuré en grande partie secret jusqu’à aujourd’hui, car Grégoire détruisit ses archives quelques jours avant sa mort

(c) Antiquités Frédéric Sportis,Proantic
Les fils de soie étaient préparés et colorés avec une précision extrême afin que, une fois le velours tissé et coupé, l’image apparaisse progressivement dans la matière même du textile. Ce procédé permettait d’obtenir des effets de modelé, de transparence et de dégradés d’une subtilité exceptionnelle, impossibles à atteindre avec les techniques classiques du velours lyonnais.
Le résultat fascina immédiatement les amateurs d’arts décoratifs : vus de près, ces velours présentent une matière vibrante et presque impalpable ; à distance, les figures apparaissent comme de véritables peintures flottant dans un fond noir profond. Les carnations nacrées, les drapés rosés et les passages délicats entre ombre et lumière donnent à ces œuvres une présence quasi picturale. Certains auteurs du XIXe siècle comparaient même les velours Grégoire à des miniatures peintes dans la soie.

(c) Antiquités Frédéric Sportis,Proantic
Le procédé reste aujourd’hui encore imparfaitement compris. Plusieurs spécialistes l’ont rapproché du « chiné à la branche », technique consistant à teindre les fils avant le tissage, mais Grégoire poussa cette invention à un degré de virtuosité inégalé. Son secret semble avoir disparu avec lui, ce qui explique le caractère rarissime et presque expérimental de ces productions.
Sous l’Empire, les velours Grégoire connurent un grand succès auprès des milieux aristocratiques et officiels. Des œuvres furent commandées pour des demeures prestigieuses et certains textiles liés à Grégoire furent conservés dans les collections nationales françaises. Leur esthétique raffinée correspondait parfaitement au goût du temps pour l’Antique, les arts précieux et les recherches illusionnistes.
Ces exemplaires illustrent particulièrement bien cette rencontre entre innovation technique et goût néoclassique. Les silhouettes semblent émerger du noir comme des apparitions lumineuses, avec cette douceur caractéristique du velours ancien où la lumière se diffracte dans le poil de soie.
Elles sont conservées dans leurs élégants cadres anciens en bois et stuc doré à décor de palmettes et frises perlées d’époque Empire ou Restauration, en parfaite harmonie avec le sujet et la période.