Famille d’Oultremont, 1814-1831,soupière en argent massif , Jan Baptiste II Verberckt
Cette imposante soupière en argent massif, de 2,5 kilos , œuvre de l’orfèvre anversois Jean-Baptiste II Verberckt, constitue un remarquable exemple de la grande orfèvrerie belge des premières décennies du XIXe siècle.
De forme navette, elle impressionne avant tout par ses dimensions et par l’extrême sobriété de son dessin. Le large corps, profondément creusé, repose sur un haut piédouche ovale mouluré. Deux grandes anses géométriques et filiformes s’élèvent très largement au-dessus du bord et accentuent encore la monumentalité de la pièce. Le couvercle bombé épouse exactement le mouvement du corps. Toute ornementation superflue a été écartée : quelques filets soulignent seulement le bord et le pied. Le seul véritable élément décoratif est la spectaculaire prise du couvercle, constituée d’une grenade reposant sur sa branche et ses feuilles, traitée avec un naturalisme qui contraste élégamment avec la rigueur architecturale de l’ensemble.
Par sa forme et par cette sobriété, la soupière prolonge les grands modèles néoclassiques apparus dans l’orfèvrerie anglaise et néerlandaise à la fin du XVIIIe siècle. Elle appartient pleinement au goût néoclassique tardif et Empire qui se maintient dans les Pays-Bas durant les premières décennies du XIXe siècle. Les grandes soupières en argent de cette époque sont aujourd’hui relativement rares, et les exemplaires présentant des dimensions aussi monumentales le sont davantage encore.
Les armes des comtes d’Oultremont : de Liège à Anvers
La face de la soupière porte, sous une couronne comtale, les armes de la famille d’Oultremont, ancienne et importante famille de la noblesse liégeoise. Au premier abord, leur présence sur une pièce portant les poinçons du bureau de garantie d’Anvers pourrait sembler surprenante. Elle s’explique pourtant par une alliance matrimoniale qui transforma profondément la fortune et l’histoire de cette branche de la famille.
Le 25 avril 1782, le comte Charles-Ignace d’Oultremont de Wégimont (1753-1803) épousa à l’église Saint-Jacques d’Anvers Anne-Henriette de Neuf (1757-1830). Celle-ci appartenait à l’une des grandes familles de la haute finance anversoise et était déjà veuve de Théodore-Joseph-Laurent van de Werve. L’Académie royale de Belgique résume admirablement la conséquence sociale de cette union : par ce mariage, le seigneur liégeois devint en quelque sorte un aristocrate anversois.
Anne-Henriette était la fille du très riche financier Simon-Joseph-Charles de Neuf et de Philippine-Joseph du Bois d’Aische. Sa fortune était exceptionnelle, même à l’échelle de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie financière anversoise. Sa dot atteignait 394.009 florins, soit neuf fois les apports de son mari, et environ trois fois la moyenne constatée dans les milieux les plus fortunés. Elle était constituée en grande partie de valeurs mobilières et de placements internationaux, notamment autrichiens.
Cette fortune s’accrut encore considérablement par plusieurs successions. Entre 1782 et 1795, quatre héritages vinrent augmenter le patrimoine du couple, notamment celui de Simon de Neuf en 1793. La seule fortune mobilière paternelle représentait alors 1.793.427 florins de change.
Les d’Oultremont-de Neuf se retrouvèrent ainsi à la tête d’un extraordinaire ensemble de propriétés à Anvers et dans sa région. Parmi celles qui leur sont attribuées figurent notamment :
- leur grand hôtel particulier à Anvers ;
- de nombreuses autres maisons dans la ville ;
- le domaine de Ter Linden à Edegem ;
- le domaine de Viersel ;
- Broydenborg à Hoboken ;
- des propriétés à Wommelgem et Immerseel ;
- ainsi que d’importants domaines, fermes, terres et prairies dans les environs d’Anvers et dans les Polders.
Le patrimoine foncier fut encore considérablement augmenté par les successions de la famille de Neuf. Le lien entre les d’Oultremont et Anvers était donc beaucoup plus profond qu’une simple résidence occasionnelle.
Leur hôtel particulier anversois en fournit aujourd’hui encore un témoignage tangible. L’actuel Hôtel Kums, remarquable hôtel rococo construit en 1753-1754, fut acheté dès 1755 par Simon-Charles de Neuf-du Bois. Il passa ensuite à sa fille aînée Anne-Henriette et donc aux d’Oultremont. La famille d’Oultremont-de Neuf en conserva la propriété jusqu’en 1835.
Émile d’Oultremont, probable commanditaire
La chronologie permet de proposer, avec prudence, un commanditaire particulièrement vraisemblable : Émile-Charles-Désiré-Antoine-Joseph, comte d’Oultremont de Wégimont et de Warfusée (1787-1851), fils de Charles-Ignace d’Oultremont et d’Anne-Henriette de Neuf.
Émile naquit précisément à Anvers, le 21 juillet 1787. En 1814, il épousa sa cousine, la baronne Marie-Françoise-Charlotte de Lierneux de Presles. En 1816, son titre comtal fut reconnu dans le nouveau Royaume des Pays-Bas et il devint également, par héritage, comte de Warfusée.
La soupière portant uniquement les armes des d’Oultremont et non des armes d’alliance, son attribution personnelle à Émile ne peut être considérée comme absolument démontrée. Néanmoins, la date de son mariage en 1814, ses attaches anversoises, l’immense patrimoine hérité de sa mère et la période des poinçons de la soupière rendent cette provenance particulièrement plausible.
Émile d’Oultremont devait ensuite jouer un rôle notable dans la naissance du Royaume de Belgique. Dès 1829, il présida l’Association constitutionnelle, qui réunissait à Liège une partie de l’opposition au gouvernement de Guillaume Ier. Lors des événements de 1830, il devint président de la Commission de sûreté publique de Liège. Son influence était telle que Charles Rogier envisagea de l’associer au Gouvernement provisoire.
Élu au Congrès national, il participa aux décisions essentielles qui donnèrent naissance au nouvel État belge. Il vota notamment en faveur de Léopold de Saxe-Cobourg comme premier roi des Belges et pour l’adoption des XVIII Articles. En 1831, il fut élu sénateur pour l’arrondissement de Turnhout, fonction qu’il conserva jusqu’en 1837.
Sa carrière se poursuivit ensuite dans la diplomatie : de 1838 à 1844, il fut envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du roi des Belges auprès du Saint-Siège ainsi que des cours italiennes.
Ainsi, derrière les armes discrètement gravées sur cette soupière apparaît une famille dont l’histoire relie directement l’ancienne principauté de Liège, la grande finance anversoise, le Royaume des Pays-Bas et la naissance de la Belgique indépendante.
Jean-Baptiste II Verberckt, orfèvre anversois
La soupière porte le poinçon de Jean-Baptiste II Verberckt (1774-1838), l’un des représentants d’une importante dynastie d’orfèvres anversois.
Jean-Baptiste II reprit en 1811 l’atelier de son père, Jean-Baptiste I Verberckt, et demeura actif à Anvers jusqu’à sa mort en 1838. Son poinçon est constitué d’un V surmonté de six points disposés en fleur, dans un rectangle. Les recherches publiées sur l’orfèvrerie belge confirment son activité anversoise de 1811 à 1838.
L’atelier Verberckt était particulièrement bien implanté dans la tradition artistique anversoise. Jean-Baptiste II produisit aussi bien de l’orfèvrerie civile et de table que de l’orfèvrerie religieuse. À sa mort, sa veuve, Anna Cornelia van Roy, poursuivit l’activité de l’atelier.
Cette grande soupière réunit ainsi plusieurs qualités rarement rencontrées sur une même pièce : des dimensions exceptionnelles, un dessin néoclassique d’une grande pureté, l’œuvre d’un important orfèvre anversois et une provenance aristocratique particulièrement évocatrice, celle des comtes d’Oultremont, dont l’histoire familiale explique de façon remarquable la présence de leurs armes sur une grande pièce d’argenterie réalisée et contrôlée à Anvers dans les premières décennies du XIXe siècle.
Epoque : 19ème siècle
Style : Empire - Consulat
Etat : Parfait état
Matière : Argent massif
Longueur : 44 cm
Largeur : 24,5 camp
Hauteur : 33,5 cm
Référence (ID) : 1811134
Disponibilité : En stock






































