Jean-Paul SARTRE - Le Diable et le Bon Dieu – Fragment manuscrit autographe
Jean-Paul SARTRE (1905-1980). Fragment manuscrit autographe de la pièce Le Diable et le Bon Dieu (1951).
Manuscrit de travail d'un passage clef de la pièce : "Je t'en foutrai, moi de l'amour. Conrad était brutal mais je ne connais pas de pire offense que ta bonté."
[C.1951] Slnd. Une page in-4 sur papier quadrillé. Manuscrit de travail pour la scène II du quatrième tableau de la pièce Le Diable et le Bon Dieu, présentant de belles variantes avec l’édition publiée. (Page 129 et 130 de l’édition originale et 114 et 115 de l’édition de poche Folio Gallimard)
Taille : 27 x 21 cm (hors cadre non inclus, + 250 € avec passe partout, verre anti-reflet et anti-uv).
Splendide témoignage du processus créatif de Sartre sur l’une de ses pièces majeures et portant sur un moment clef de celle-ci, celui où Goetz, le terrible chef de guerre fait volte-face et décide de faire le Bien en donnant ses terres de Heidenstamm aux paysans.
Karl, un agitateur profondément nihiliste qui a infiltré l’entourage de Goetz, détourne immédiatement ce geste de générosité apparente pour attiser la révolte des paysans, transformant le Bien en source de violence et de mal.
Ce monologue de Karl est d’une importance capitale car il marque l’échec tragique de l’idéalisme de Goetz : en voulant agir de manière absolument pure, Goetz déclenche sans le vouloir la guerre civile.
Enfin à travers la haine viscérale de Karl pour la « bonté » de son maître, Sartre illustre également un point important de la pièce : la charité des puissants est souvent reçue par les opprimés comme l’insulte suprême, une tentative de domination morale plus insupportable encore que la violence physique de l’ancien tyran, Conrad.
La célèbre phrase de fin de tirade de Conrad dans l’édition :
« Conrad était dur et brutal, mais ses insultes m’offensaient moins que ta bonté » .
Dans notre manuscrit, celle-ci est encore plus percutante :
« Je t’en foutrai, moi de l’amour. Conrad était brutal mais je ne connais pas de pire offense que ta bonté. »
Manuscrit de travail :
Karl :
Vous parcourez les rues de Nosselle et de Schulkheim. Annoncez la nouvelle dans les moindres hameaux : « Goetz donne aux paysans les terres de Heidenstamm. Laissez-les souffler et puis : « S’il a donné ses terres, le bâtard, le putassier, le ruffian, pourquoi le très haut seigneur de Schulheim ne vous donne-t-il pas les siennes? (rayé : Il faut qu’avant une semaine, la révolte, les troubles éclatent partout) Allez ! Mettez le trouble partout !
(Ils sortent. Cris de l’autre coté de la porte)
Gœtz ! On vous mettra d’accord (rayé : Je vous pêcherai, beaux poissons d’or, vous frétillerez au bout de ma ligne)
Gœtz, mon frère chéri, tu verras comme je vais te gâcher ton oeuvre. Donne-les, tes terres, donne-les. Un jour viendra ou tu pleureras de sang parce que tu les a données. De l’amour ! (rayé : Je t’en foutrai moi de l’amour). Tous les jours je t’habille et je te déshabille, je vois ton nombril, tes doigts de pied et tu voudrais que je t’aime. Je t’en foutrai, moi de l’amour. Conrad était brutal mais je ne connais pas de pire offense que ta bonté.
Version définitive publiée :
Karl :
Voici les ordres. Parcourez les terres de Nossak et de Schulheim. Annoncez la nouvelle dans le moindre hameau : « Goetz donne aux paysans les terres de Heidenstamm. » Laissez-les souffler et puis : « S’il a donné ses terres, le putassier, le bâtard, pourquoi le très haut seigneur de Schulheim ne vous donne-t-il pas les siennes? » Travaillez-les, rendez-les fous de rage, mettez le trouble partout. Allez.
(Ils sortent.)
Gœtz, mon frère chéri, tu verras comme je vais les gâcher tes bonnes œuvres. Donne-les, tes terres, donne-les donc : un jour tu regretteras de ne pas être mort avant de les avoir données. (Il rit.) De l’amour! Tous les jours je t’habille et je te déshabille, je vois ton nombril, tes doigts de pied, ton cul et tu voudrais que je t’aime. Je t’en foutrai, de l’amour. Conrad était dur et brutal, mais ses insultes m’offensaient moins que ta bonté.
Pour approfondir :
Lorsque Goetz fonde sa communauté pacifique (la « Cité du Soleil »), Karl s’y infiltre pour la corrompre, c’est lui qui pousse les paysans à la guerre civile, provoquant indirectement le massacre de la Cité du Soleil et l’échec total de l’expérience de Goetz.
Karl est en quelque sorte le miroir négatif de Goetz. Ce dernier fait le Bien par orgueil, pour être « supérieur » et égal à Dieu. Karl, lui, fait le Mal (provoquer la guerre, manipuler le peuple) par haine absolue de la domination. Le face-à-face entre les deux hommes met en lumière l’impuissance de la religion et de la morale face à la misère sociale. Karl force Goetz à comprendre que le Bien absolu n’existe pas et que, pour agir efficacement sur le monde, il faut accepter de « se salir les mains ».
Le passage de notre manuscrit capture précisément le moment clé où Karl scelle le destin de la pièce et la fait basculer du côté de la tragédie.
Epoque : 20ème siècle
Style : Autre style
Etat : Bon état
Largeur : 21 cm
Hauteur : 27 cm
Référence (ID) : 1773809
Disponibilité : En stock






























