Les canons de l’élégance

Entre fureur belliqueuse et aspiration militaire à la beauté, le lien n’est pas toujours évident. Pourtant, l’ardeur guerrière est souvent liée à l’accession au pouvoir, imposant le devoir de distinction et le goût du prestige. À travers plus de 200 pièces d’uniforme, d’armement ou d’équipement du XVIe siècle à nos jours, le musée de l’Armée met en lumière ces objets d’exception qui distinguent les militaires des civils et affichent la grandeur de leur statut guerrier aussi bien que l’éclat de leurs triomphes.

Si la guerre, sous l’Ancien Régime, a souvent été l’apanage de castes privilégiées, la Révolution, malgré ses principes égalitaristes, n’efface pas chez les soldats le goût de la parure, qui leur permet de se distinguer des civils et d’afficher l’éclat de leurs triomphes. Ainsi la beauté, la qualité, voire la richesse des armes et des pièces d’équipement qu’ils arborent marquent leur statut autant qu’ils servent leur métier.

Plaque de ceinturon
de la République de Venise, XVIIe siècle,
Paris, musée de l’Armée

Cette attention portée à leur tenue conforte l’engagement des militaires au combat et la fierté qui lui est attachée est restée constante tout en fluctuant selon les époques, la position de ces soldats ou la nature des régimes politiques qui les arment. Loin de n’être qu’un caprice que s’autorisent les militaires les plus aisés, le luxe participe de leur identité. Il désigne leur rang, le degré d’autorité que leur confère leur statut et leur proximité avec le pouvoir politique. Des objets, insignes ou attributs précieux, sanctionnent aussi leur valeur et marquent la reconnaissance que leurs hauts faits leur ont attirée.

C’est à la découverte de ces objets d’exception qu’invite cette nouvelle exposition du musée de l’Armée. Croisant plusieurs approches, historique, anthropologique et esthétique, l’exposition met en relief la façon dont les fastes guerriers contribuent à l’éclat et à la légitimité du pouvoir politique, comment ils récompensent le mérite et répondent au désir d’assimilation ou de distinction au sein du groupe.

Plus de 200 chefs-d’œuvre d’armurerie ou d’arquebuserie, mais également d’orfèvrerie, de broderie, de tabletterie ou de sellerie, issus pour la plupart des collections du musée de l’Armée permettront aux visiteurs de s’émerveiller devant ces bijoux, accessoires de mode ou pièces de haute couture… tous réservés à l’usage exclusif des guerriers d’hier et d’aujourd’hui. Des prêts prestigieux des maisons Jean Paul Gaultier, Arthus-Bertrand, Raf Simons ou encore Dries van Noten viennent habiller et soutenir le propos de l’exposition.

Des objets précieux : pouvoir et autorité

Dans la plupart des sociétés, la source du pouvoir politique est d’origine guerrière, et les deux fonctions demeurent étroitement imbriquées puisque la guerre reste pour les États un moyen de s’affirmer, de se maintenir ou de défendre leurs intérêts. Chef de guerre, le souverain associe le pouvoir militaire aux attributs de la richesse, signifiant ainsi sa puissance à son peuple et au monde. Durant la deuxième moitié du XViie siècle, alors que les monarchies, notamment la France, s’affirment et se centralisent, les unités qui assurent la sécurité des souverains connaissent des mutations sensibles : leur service, leurs tenues sont codifiés et elles participent désormais au faste de la Cour, concourant à proclamer la grandeur du souverain.

À la charnière des XViiie et XiXe siècles, à la faveur des guerres qui recomposent l’Europe, rois et empereurs s’affichent de plus en plus comme des chefs militaires. En France, après la chute de l’Empire, les régimes affectent un caractère plus pacifique. Napoléon III, assumant l’héritage de son oncle, puis la République, qui se construit dans l’opposition avec l’Allemagne, renouent avec les fastes militaires.

Des cadeaux diplomatiques, des armes ou armures ayant appartenu à des souverains témoignent de ce luxe militaire déployé par le pouvoir politique, fastes qui se sont conservés jusqu’à aujourd’hui avec les uniformes et les équipements des gardes régaliennes.

Harnachement de mamelouk recueilli sur le champ de bataille des Pyramides (détail), dernier quart du XVIIIe siècle. © Paris – Musée de l’Armée,
Crédits : Dist. RMN-Grand Palais / Anne-Sylvaine Marre-Noël

Codes du luxe et distinction militaire

À partir du règne de Louis XIV, l’organisation hiérarchique de l’armée est de plus en plus structurée et elle s’affirme comme un groupe social distinct de la société civile. Des traditions militaires se développent et se renforcent. Ces phénomènes suscitent l’apparition d’un ensemble de signes permettant à chacun d’afficher son rang au sein de corps en apparence uniformes. Une culture de la distinction, conditionnée par l’origine sociale, vient ainsi en renfort des codes visuels militaires mis en place.

Deux pistolets à silex, vers 1660. © Paris – Musée de l’Armée,
Crédits : Dist. RMN-Grand Palais / Anne-Sylvaine Marre-Noël

Les ors et les broderies affirment le rang des gradés, du sergent jusqu’au maréchal. Cette recherche dans l’apparence suscite également une émulation entre les hommes que Napoléon résume de la phrase : «On devient l’homme de son uniforme». D’autre part, l’esprit de corps se développe au sein des régiments, favorisant alors des usages qui contribuent à souder des militaires venant d’horizons différents et à créer une cohésion garante d’une plus grande résilience face aux épreuves.

Carabine à silex, récompense pour le second prix de la course de chars, fête du 14 juillet, 8e année républicaine, vers 1799-1800. © Paris – Musée de l’Armée
Crédits : Dist. RMN-Grand Palais / Émilie Cambier

Des rites se mettent en place qui témoignent tour à tour de l’accession d’un soldat à une «famille» ou du vœu qu’une solidarité née d’une expérience commune survivra dans le temps.

D’autres objets peuvent aussi dire à l’homme qui les reçoit que ses camarades le reconnaissent comme pair. Ils constituent les instruments de rites initiatiques, de passage ou de sociabilité permettant aux militaires qui les portent de faire leur entrée symbolique dans le groupe et de proclamer leur nouvelle appartenance.

L’art d’offrir et de récompenser

Les modalités de la récompense évoluent elles aussi beaucoup sous le règne de Louis XIV. Autrefois réservées aux Grands du royaume, des gratifications sont progressivement accordées aux rangs inférieurs de la hiérarchie, aux « héros subalternes ». L’apparition du modèle du soldat citoyen durant la Révolution renforce ce schéma pour aboutir à la création par Napoléon Bonaparte de la Légion d’honneur, accordée au simple grenadier comme au maréchal.

Mais la remise symbolique d’un objet ne représente pas seulement un acte de reconnaissance de la valeur. Gratifier autrui peut également s’inscrire dans une démarche politique et sociale. L’objet militaire peut ainsi constituer un présent accompagnant des relations diplomatiques, apparaître comme une marque de déférence pour un allié.

Enfin, les relations d’homme à homme favorisent l’échange  de cadeaux. Ceux-ci s’offrent là encore comme un témoignage de respect, mais aussi comme le souvenir d’une expérience partagée ou le signe d’une communauté d’esprit, manifestations d’une fraternité qui se forge dans les épreuves. Un groupe peut ainsi remercier un homme en particulier pour les actions qu’il a menées, des unités choisissent un signe distinctif en commémoration d’un fait, celui-ci permettant aux anciens soldats de rappeler au monde les sacrifices qui ont été les leurs. Les collections du musée de l’Armée recèlent de nombreux exemplaires de telles pièces, souvent historiques comme les épées d’honneur offertes au maréchal Joffre, ou précieuses comme les armes destinées par Napoléon Ier au chérif du Maroc. Celles-ci, jamais livrées, sont garnies de pierres fines.

L’inversion du prestige/ la mode d’aujourd’hui

Les conditions du combat après l’apparition de l’arme automatique et de la poudre sans fumée poussent à transformer la tenue de combat qui, sur le long terme, se dissocie progressivement de la tenue de cérémonie. Mais cette évolution n’efface cependant pas les nécessités d’identification, d’intégration ou de singularisation, issues de volontés institutionnelles ou personnelles. Ce dépouillement de la tenue donne lieu à une «inversion du prestige» dont l’uniforme est à la fois le signe et l’enjeu.

Dès le XViiie siècle, quelques chefs militaires, comme Napoléon Ier lui-même, se distinguent par la modestie affectée de leur mise et cette simplicité est aussi l’image donnée par certains généraux alliés et par les soldats de la Libération. L’immense quantité de tenues de combat confectionnées durant le second conflit mondial va inonder le monde civil et dans les  années 1960, les mouvements de la contre-culture vont s’approprier le treillis dans un esprit subversif et critique vis-à-vis des institutions militaires et de l’autorité qu’elles représentent.

Adaptée aux conditions de la vie citadine, la tenue de combat s’y répand et sert parfois de signe de reconnaissance à des tribus urbaines. De là, certains stylistes s’en inspirent et la font monter sur les podiums. Le treillis, le kaki et la mode se marient de façon inattendue, le caractère fonctionnel de la tenue de combat devenant un nouveau chic. Dans cette exposition, des créations de Dries van Noten ou Raf Simons, provenant du musée des Arts Décoratifs, ou celle prêtée par la maison Jean Paul Gaultier montreront comment les vêtements militaires influencent le monde du luxe.

En savoir plus:

Musée de l’Armée
Hôtel national des Invalides
129, rue de Grenelle 75007 Paris

Exposition jusqu’au 26 janvier 2020

https://www.musee-armee.fr/

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