Commode parisienne d’époque Régence, avec une forme dite en "D" - façade légèrement bombée et montants anterieur arrondis-, elle ouvre par quatre tiroirs disposés sur trois travées, et est coiffée de son marbre d’origine.
Elle illustre avec une grande justesse la période de transition entre la rigueur architecturale du règne de Louis XIV et les premiers assouplissements formels de la Régence, telle que définie par Pierre Kjellberg : un style de continuité, fondé sur la symétrie, la structure et l’équilibre, avant l’avènement du rocaille.
Structure et bâti: Le bâti est entièrement d’origine, conforme aux pratiques de l’ébénisterie parisienne de la fin du règne de Louis XIV et du début de la Régence, telles qu’analysées par Daniel Alcouffe et Alexandre Pradère. Structure de la caisse uniquement en sapin. Tiroirs montés en hetre pour les côtés et arrieres, façade en resineux recevant le placage, fond en noyer, construction traditionnelle, avec assemblages à queues-d’aronde et fond maintenus en feuillures sur les 4 côtés. Cette mise en œuvre rationnelle, associant différentes essences selon leur fonction mécanique, est caractéristique d’ateliers parisiens parfaitement formés, héritiers directs des pratiques du faubourg Saint-Antoine.
Placage et marqueterie: La commode est entièrement plaquée de palissandre de Rio (Dalbergia nigra), bois précieux particulièrement apprécié dans l’ébénisterie parisienne du premier tiers du XVIIIᵉ siècle. Palissandre à grain moyen, teinte brun chaud veiné de noir, présentant de belles figurations naturelles. Frisage géométrique en losanges et pointes de diamant, exécuté avec un soin remarquable sur les façades comme sur les côtés, attestant d’une exécution sans concession pour les parties secondaires. Le choix d’un placage unique, sans marqueterie florale polychrome, renforce le caractère architectural du meuble et l’inscrit pleinement dans une esthétique encore profondément louis-quatorzienne. L’ensemble du placage est ancien et intégralement conservé.
Finition des tiroirs – Moulure en bec de corbin Un détail particulièrement révélateur du niveau d’exécution réside dans le traitement des chants de tiroirs. Ceux-ci sont bordés d’une moulure en bec de corbin, plaquée de palissandre de Rio, formant un encadrement saillant d’une grande élégance. Cette finition, héritée du vocabulaire classique, suppose un travail de placage et d’ajustage très soigné, nettement plus complexe que des chants simplement à fleur ou arrondis. Elle constitue un marqueur de production parisienne de qualité sous la Régence, et se rencontre notamment sur des meubles d’ébénistes actifs dans les années 1715–1735, tels qu’Étienne Doirat, Mathieu Criard ou François Lieutaud, ainsi que dans leur entourage.
Bronzes dorés: L’ornementation de bronzes dorés d’origine constitue l’un des éléments majeurs de cette commode, tant par sa qualité de ciselure que par sa cohérence stylistique. Entrées de serrure à mascarons finement ciselés, aux visages expressifs, encore empreints de solennité classique mais déjà légèrement adoucis, caractéristiques de la Régence naissante. Poignées de tirage tombantes à gerbe de fleurs, suspendues à des attaches feuillagées aux rinceaux équilibrés, parfaitement intégrées à l’architecture de la façade. Sabots richement décorés de coquilles stylisées, feuillages et enroulements. Baguettes horizontales en laiton formant des canaux marquant les séparations de tiroirs, ainsi que 3 rangs de cannelures sur les angles arrondis jouant un rôle structurant, fréquent dans les productions de qualité de la fin du règne de Louis XIV. L’ensemble est homogène, bien proportionné et témoigne d’un atelier parisien exigeant.
Serrures et clés: La commode a conservé l’intégralité de ses serrures en fer d’époque, toutes fonctionnelles. Les clés sont postérieures, refaites ultérieurement, et munies d’anneaux décoratifs en bronze.
Marbre: La commode est coiffée de son marbre d’origine, un marbre rouge de Rance, également appelé Vieux Rance, extrait dans la région wallonne du Hainaut (Belgique). Ce marbre, très employé sous Louis XIV et encore dominant sous la Régence, fut l’un des matériaux privilégiés de la grande politique marbrière menée au XVIIᵉ siècle, notamment dans les décors du Château de Versailles. D’un rouge brun profond, parfois tirant vers la griotte foncée, il est animé d’un réseau dense de veines gris clair et de taches blanches lenticulaires, conférant à la pierre une grande richesse visuelle. Le plateau est mouluré d’un bec de corbin, profil classique issu du vocabulaire architectural du Grand Siècle, encore largement employé sous la Régence.
Dimensions: Largeur : 130 cm Profondeur : 65 cm Hauteur : 85 cm (dimensions prises au marbre)
Provenance: Selon une tradition familiale continue, cette commode proviendrait du Château de Noyen-sur-Seine. Le précédent propriétaire l’aurait acquise directement sur place. La présence, sur le bâti, d’une inscription manuscrite ancienne, appliquée directement sur le bois de structure, renforce l’hypothèse d’une provenance aristocratique. Bien que cette provenance ne soit pas documentée par un inventaire ancien, elle s’inscrit dans un cadre historique, stylistique et matériel pleinement cohérent.
Authenticité et état de conservation: Cette commode présente un degré d’authenticité remarquable. Le bâti est entièrement d’origine, de même que l’ensemble du placage, conservé sans reprise structurelle ni remplacement. Le meuble n’a connu que des restaurations d’usage et d’entretien, réalisées avec discernement, sans altération de son intégrité historique. Il présente aujourd’hui un excellent état de conservation, avec un très beau vernis au tampon, soigneusement entretenu, mettant en valeur la profondeur du palissandre de Rio et la patine générale.
Conclusion: Par son architecture rigoureuse, la noblesse de son placage de palissandre de Rio, la richesse et la cohérence de ses bronzes dorés, son marbre de Rance d’origine, et son état de conservation exceptionnel, cette commode constitue un exemplaire majeur de l’ébénisterie parisienne de la Régence, encore profondément marquée par l’esthétique du règne de Louis XIV. Il s’agit d’un meuble complet dans son authenticité, rare par son niveau de préservation et représentatif des meilleures productions parisiennes du premier tiers du XVIIIᵉ siècle.




































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