JEAN MARAIS à JEAN COCTEAU - Lettre d'amour autographe signée 1952
Belle et émouvante lettre d’amour de l’acteur à Jean Cocteau. "Mes plus belles années étaient celles passées près de toi et les plus belles à venir seront celles que je passerai près de toi. [...] mon espoir est qu'un jour nous puissions revivre l'un près de l'autre."
Lettre autographe signée de Jean Marais (1913-1998) à Jean Cocteau (1889-1963) depuis Rome.
Rome, 14 juillet 1952. 9 pages (5 feuillet) in-8 à l’encre bleue. Taille : 21 x 13,5 cm
Riche et émouvante lettre écrite quinze ans après leur rencontre en 1937. Belle illustration la transition profonde des relations du couple mythique, passée d’une passion amoureuse incandescente à un amour riche et profond. Malgré la présence de nouveaux compagnons dans leurs vies respectives, la tendresse intime et la dépendance affective mutuelle des deux hommes restent absolues.
Si les lettres du poètes à Jean Marais sont recherchées, celles de l’acteur à Jean Cocteau, sensiblement plus rares, sont particulièrement précieuses.
Rome, le 14 juillet 52
Mon Jean chéri
Les 4 jours que j’ai passés près de toi ont été 4 jours heureux, très heureux et j’étais triste de te quitter de nouveau. Mes plus belles années étaient celles passées près de toi et les plus belles à venir seront celles que je passerai près de toi. Je pense tout le temps à toi et mon espoir est qu’un jour nous puissions revivre l’un près de l’autre.
Si j’écoutais mon cœur je serais bien plus souvent à tes côtés. Mais je sens malgré la gentillesse de Francine et de Doudou (1) qu’il serait indiscret de ma part d’être souvent avec vous. Tu es très souvent loin de Paris – je suis rarement seul tu ne l’es pour ainsi dire jamais.
Si j’ai quitté la rue Montpensier mon Jean chéri c’est qu’après que tu aies refusé ma chambre je me sentais trop confortable par rapport à toi qui avait cette petite pièce que vous partagiez à deux et sachant que tu ne consentirais pas à changer mes habitudes j’ai cru devoir partir.(2) Tu ne sais pas ce qu’était pour moi ce sacrifice. J’ai eu l’idée de cette péniche pour que mon départ ait l’air d’un caprice et te fasse moins de peine. Je suis certain que tu en avais de la peine. Mais que faire ? Ma conduite actuelle peut souvent te sembler étrange, mais c’est toujours le même geste. Tu me connais assez pour savoir que je ne me trompe presque jamais.
Le soir où j’ai eu peut-être le plus de peine est le soir de ta générale de Baccus [Bacchus] (3). J’avais trouvé ta pièce admirable et j’avais été ému aux larmes. Je me suis précipité dans les coulisses la gorge serrée par l’émotion que je venais d’avoir. Moi, qui d’habitude ne sait pas m’exprimer, étais tout étonné d’entendre sortir de ma bouche tout ce que mon cœur avait ressenti pendant le spectacle. Pour une fois je n’ai été ni idiot ni muet. Mais tu n’étais pas seul et tu as reçu mon cœur tout entier comme les simples et conventionnels compliments de tout autre spectateur.
Je me suis retrouvé tout seul dans la rue devant Marigny et en larmes (ce n’est pas un reproche mon Jean chéri, je sais combien tu m’aimes et je l’ai trouvé moi-même immédiatement toutes les raisons et toutes les excuses) je n’ai donc aucune rancœur je te le jure mais je me suis effacé de plus en plus.En étant triste de le faire.
Cesare (4) m’a parlé de la tournée que tu souhaites. Je la souhaite aussi puisque c’est un moyen d’être avec toi. Lulu (5) nous a dit qu’il était dommage de conjuguer notre tournée parce que seul tu ferais une fortune comme seul, je ferai beaucoup d’argent. Mais tu sais bien que l’argent n’a jamais compté pour moi. Le bénéfice que j’en tirerai sera moral et beaucoup plus important pour moi. Décide donc. Il faut aussi penser à l’Athénée si je dois l’avoir. Il serait difficile de l’accepter et partir au même moment pour des mois.
Je crois que Pabst (6) approuve ton travail. Je le crois seulement parce que je n’en ai pas de vraies nouvelles. J’ai reçu seulement ce matin le texte tapé à la machine. Pourtant j’ai eu un dîner avec lui où je lui avais expliqué tout en détail et comme avant je lui avais parlé de ton admiration et estime pour lui. Il était ravi de tous les détails que je lui donnais sur ton dialogue.
J’ai rencontré Leni Riefenchtal [Riefenstahl] qui voudrait que je tourne un film avec elle et qui m’a reparlé de Painthésilé [Penthésilée] (7)
J’ai le plexus solaire qui me fait mal et la gorge, j’attends en ce moment le docteur. J’espère que c’est nerveux et pas grave. Quand j’ai ainsi des douleurs je pense à toi qui est si souvent éprouvé, et j’espère que les douleurs que j’aies pourront peut-être t’empêcher d’en avoir.
Mon Jean chéri je te répète que ma vie loin de toi est en sommeil.
Je t’aime de toutes les forces de mon âme
Ton Jeannot
1 – Francine Weisweiller, riche mécène et amie qui héberge et soutient financièrement Jean Cocteau et « Doudou », Édouard Dermit, dernier compagnon de vie et fils adoptif du poète.
2 – Jean Cocteau habitait un appartement au 36 rue de Montpensier, juste au-dessus des arcades du Palais-Royal à Paris. Jean Marais y a longtemps vécu avec lui. Même après la fin de leur relation purement amoureuse, Marais avait conservé une chambre dans cet appartement pour rester proche de Cocteau. Jean Marais s’étant mis en couple avec le danseur George Reich. Marais a d’abord proposé à Cocteau d’installer George avec lui dans sa chambre du Palais-Royal, ce que Cocteau refusa.
3 – Cocteau a commencé à écrire Bacchus à l’été 1951 en pensant intensément à Jean Marais pour incarner Hans. Cependant, Marais venait d’intégrer la Comédie-Française et n’était pas disponible pour le rôle. C’est finalement le comédien Jean Desailly qui interprétera Hans lors de la création de la pièce. Bien des années plus tard, en 1988, Jean Marais mettra lui-même en scène et jouera enfin dans une reprise de Bacchus au Théâtre des Bouffes Parisiens, rendant ainsi un ultime hommage posthume à l’œuvre de son grand amour
4 – Cesare Giovanini, agent artistique et producteur de théâtre.
5 – Lucette Delvaux, secrétaire, collaboratrice et administratrice de confiance qui gérait les affaires professionnelles, les contrats et l’organisation des tournées théâtrales de Jean Cocteau et de Jean Marais.
6 – Georg Wilhelm Pabst (1885-1967), grand réalisateurs et scénaristes autrichiens. Jean Cocteau a été engagé pour écrire les dialogues français du film La Maison du silence (La voce del silenzio), qui sortira en 1953.
7 – Référence au projet avorté d’adaptation cinématographique de la tragédie Penthésilée pour lequel la cinéaste allemande controversée Leni Riefenstahl courtisait Jean Marais à Rome afin qu’il incarne le héros Achille à ses côtés.
Epoque : 20ème siècle
Style : Autre style
Etat : Très bon état
Largeur : 13,5 cm
Hauteur : 21 cm
Référence (ID) : 1775410
Disponibilité : En stock




































