Ce fragment sculpté en pierre, réalisé en bas-relief, provient très probablement d’un jubé médiéval, élément architectural majeur des églises du Moyen Âge. L’oeuvre est datable autour du XIVe siècle, période de plein essor de la sculpture gothique monumentale, et ne conserve aujourd’hui que les parties inférieures des figures : pieds nus, plis de drapés amples et un élément vertical central semblable à un tronc d’arbre. Malgré son état fragmentaire, cette sculpture demeure un témoignage précieux de la richesse iconographique et liturgique des jubés.
Le terme « jubé » provient de la formule liturgique latine « Jube, Domine, benedicere », prononcée par le diacre avant la proclamation de l’Évangile et signifiant « Daignez, Seigneur, nous bénir ». Les chanoines montaient sur le jubé afin que la foule des fidèles réunie dans la nef puisse les voir et les entendre, débutant leur lecture par cette invocation solennelle. C’est de ce premier mot, jube, que la clôture prit son nom. Apparue à la fin du XIIᵉ siècle, cette structure architecturale séparait la nef, espace des fidèles, du choeur réservé au clergé, tout en servant de tribune pour la lecture de l’Évangile, de l’Épître ou pour la prédication.
Le jubé se présente comme une clôture transversale, le plus souvent en pierre, percée de portes et surmontée d’une galerie accessible depuis le choeur. À partir du premier tiers du XIIIᵉ siècle, notamment dans le nord de la France, le décor sculpté s’intègre pleinement à son architecture. Les arcades sont alors ornées de cycles narratifs sculptés, illustrant la vie du Christ. Une place particulière est accordée à la Passion, dont la force dramatique répondait à la piété médiévale et à la fonction didactique de l’image.
Le fragment étudié semble appartenir à un tel programme iconographique. Les pieds nus, fréquemment associés à la figure du Christ, ainsi que la posture abaissée de l’un des personnages, suggèrent une scène de la Passion, possiblement liée à un épisode du Jardin des Oliviers, où le Christ est parfois figuré près d’un arbre ou d’un tronc en train de prier. L’apparition d’un second pied, appartenant à une autre figure, suggère la présence d’un de ses disciples.
Les plis profonds et rythmés des drapés témoignent d’un souci de mouvement et de lisibilité narrative, caractéristiques de la sculpture gothique. Le vêtement devient ici un vecteur expressif, participant pleinement à la tension dramatique de la scène. Comme sur le fragment du jubé de la cathédrale Saint-Étienne de Bourges, Le Baiser de Judas, la reconnaissance iconographique repose moins sur les visages, aujourd’hui disparus, que sur la posture des corps, leur relation spatiale et les éléments architecturaux qui rythment la composition.
À l’origine, ces sculptures étaient polychromes, et des traces d’outils encore visibles sur la surface de la pierre rappellent le travail du sculpteur et la matérialité de l’oeuvre. La disparition progressive des jubés à partir du XVIIᵉ siècle, phénomène parfois qualifié d’« ambonophobie », explique l’état fragmentaire de ces reliefs. Les pierres du jubé, considérées comme sacrées, ne pouvaient être réemployées librement : certaines furent retaillées pour servir à des aménagements de la cathédrale, d’autres enfouies sous l’édifice, permettant la conservation de fragments tels que celui-ci.
Ainsi, ce bas-relief s’inscrit pleinement dans la tradition des sculptures du moyen-âge, à la croisée de l’architecture, de la liturgie et de l’image. Fragmentaire mais expressif, il illustre la volonté médiévale de rendre visible et intelligible le récit sacré à travers la pierre, offrant aux fidèles une véritable lecture sculptée de la Passion du Christ. Témoignage rare de l’art gothique monumental, il rappelle l’importance du jubé comme support majeur de la narration religieuse et de la médiation entre le clergé et la communauté des fidèles.




































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