Vers 1580/1600, Ecole de Chiraz feuillet recto verso 2 miniatures persanes ép Safvide
Ecole de Chiraz, Perse / Iran, époque Safavide vers 1580 / 1600
Pendant de miniatures peintes sur papier, feuillet recto verso
"La rencontre du cavalier, le grand maître soufi Shaykh Muhiyy al-Din Ibn 'Arabi (le cavalier) et du Cheikh"
& " La transe, et la lutte de Pahlawan Mahmud"
Ces magnifiques miniatures proviennent d'un manuscrit classique persan de la fin du XVIe siècle (vers 1580-1600), rattaché à l'école de Chiraz à l'époque safavide. Elles illustrent des feuillets du célèbre recueil Majalis al-Ushshaq ("L' assemblée des amants"), traditionnellement attribué au sultan timouride Husayn Bayqaraou à Kamal al-Din Gazurgahi. Cette œuvre rassemble des biographies romancées et mystiques de grands poètes, soufis et amants célèbres.
Dans la tradition des manuscrits persans de la fin du XVIesiècle, la grande majorité des pages ne comportait du texte qu'au verso d'unepeinture, ou une seule illustration par feuillet. Avoir une miniature sur chaque face est une configuration exceptionnelle, beaucoup plus rare et recherchée. Cela signifie que cette oeuvre double provient d'un manuscrit original complet et luxueux caractérisée par :
* Un rythme narratif intense : Cela signifie que dans l'exemplaire original du Majalis al-Ushshaq dont provient votre page, l'action s'enchaînait de manière si dense que l'atelier de Chiraz a choisi d'illustrer deux moments successifs (ou deux histoires proches) sans transition textuelle majeure entre les deux faces.
* Une qualité « Royale » ou de Haute Noblesse : Créer une miniature recto-verso demandait une maîtrise technique parfaite. L'artiste devait utiliser un papier d'une opacité et d'une qualité extraordinaires pour appliquer les couches de gouache et l'or des deux côtés sans que les pigments ne traversent ou ne fragilisent le support. Le fait que le papier ait survécu plus de 400 ans dans cet état en est encore la preuve.
* L'effet de transparence maîtrisé : En regardant le feuillet à contre-jour, on peut constater le soin apporté par les peintres pour que les masses de couleurs sombres d'un côté ne viennent pas gâcher la luminosité des tons pastels (comme les collines mauves) de l'autre côté.
L'encadrement en verre "double face" (ou entre deux plaques de verre) est bien la meilleure option possible. Il permet d'admirer la continuité de l'œuvre et de lire l'histoire dans son sens de lecture d'origine (en tournant la page).
Ces deux feuillets illustrent parfaitement les techniques de calligraphie et d'enluminure Safavides, et le raffinement des ateliers royaux et commerciaux de Chiraz à la fin du XVIe siècle. Chaque détail de la page est codifié :
* L'écriture Nasta'liq (نستعلیق) : Surnommée « la mariée des écritures islamiques », elle a été créée en Iran au XIVe siècle. Elle se caractérise par des lignes fluides, des formes allongées et des accents penchés. C'est l'écriture par excellence de la poésie persane. Le scribe utilise un calame (roseau taillé) en biseau et une encre noire profonde à base de suie.
* Les nuages de texte (Abri) : en observant attentivement les cartouches de texte, les lettres ne touchent pas directement le fond de la page. Les calligraphies sont entourées de formes lobées blanches qui rappellent des nuages. Le peintre peignait d'abord le fond (ici, de l'or ou une teinte unie), puis le calligraphe isolait son texte dans ces réserves blanches pour lui donner du relief et le détacher visuellement du reste de la composition.
* Les filets de séparation et l'or : Les lignes de texte sont rigoureusement séparées par de fins filets tracés à la règle à l'encre noire et à l'or liquide (or broyé mélangé à de la gomme arabique). Sur le deuxième feuillet, on distingue également des petites lignes diagonales et des décors floraux miniatures à l'or insérés entre les blocs de texte pour combler les espaces vides (remplissage décoratif).
* Un papier oriental à base de chiffon, souvent encollé et longuement poli avec une pierre d'agate (technique du Mohreh-zani) pour obtenir une surface parfaitement lisse et satinée, permettant au calame de glisser sans aucune aspérité.
Après analyse minutieuse de la structure du manuscrit du Majalisal-Ushshaq, on peut reconstituer précisément l'histoire et le sensde lecture du feuillet. Il s'agit en réalité de deux récits totalement distincts. Le livre est un recueil de 76 biographies de mystiques, où chaque chapitre est indépendant. Le sens de lecture du feuillet s'articule avec :
1. La rencontre du Cheikh : Le texte raconte l'histoire du grand maître soufi Shaykh Muhiyy al-Din Ibn 'Arabi (le cavalier) croisant la route de son disciple bien-aimé Sadr al-Din. La dernière phrase en bas de la page s'interrompt sur le mot "lorsque son regard...".
Dans le manuscrit d'origine, l'histoire continuait sur les pages de texte suivantes (qui ont été séparées).
Quelques pages plus loin dans le livre, 2. le chapitre dédié au saint lutteur Pahlawan Mahmud. La miniature illustre ce moment fort où les derviches entrent en transe spirituelle (samā').
Le fait que ces deux scènes soient peintes sur le même morceau de papier signifie que dans la mise en page originale du scribe, la fin du chapitre sur Ibn 'Arabi et le début du chapitre sur Pahlawan Mahmud se sont retrouvés par hasard sur la même feuille de papier.
Au lieu d'avoir des pages de texte pur au dos des peintures (ce qui est le cas pour 90 % des feuillets de ce manuscrit), le feuillet dense capture ici deux des plus belles illustrations de tout le recueil.
I. La rencontre fortuite du cavalier, le grand maître soufi Shaykh Muhiyy al-Din Ibn 'Arabi (le cavalier) et du Cheikh
La première miniature illustre un passage narratif typique où un personnage noble ou un enseignant spirituel à cheval croise la route d'adeptes, de derviches ou de jeunes gens dans un paysage vallonné caractéristique du style de Chiraz (avec ses collines violettes et ses petits bouquets de fleurs).
Le texte en écriture nasta'liq entoure harmonieusement la scène pour en livrer le récit poétique. Il décrit une rencontre spirituelle amoureuse (allégorique) dans la pure tradition soufie.
* Transcription du persan (cartouche supérieur) :
ساز طرب عشق چه داند که چیست / کز نغمه او نه فلک نزدیک [ماست]وجد و وقت دیگر در مصر بود و استماع میشنید جوانی قلندر [بود]و پادشاه مصر مدتی وقت آنحضرت بوده و روزی حضرتشیخ پیاده سیر میفرمود به میدانی رسیده دید که آن جو[ان]
« Que sait-on de l'instrument de la joie de l'amour et dece qu'il est ? Car de sa mélodie, les neuf cieux se rapprochent de [nous]. Une autre fois en Égypte, il y avait un moment d'extase (wajd) ; on écoutait un jeune derviche kalandar. Le roi d'Égypte avait passé du temps en présence de Sa Sainteté, et un jour, alors que le vénérable Cheikh se promenait à pied, il arriva sur une place et vit ce jeune homme... »
* Cartouche inférieur :
با جماعتی از یاران و بچگان بازی مشغول است چون نظر ...
Traduction : « ...occupé à jouer avec un groupe de compagnons et de jeunes gens. Lorsque son regard [se posa sur lui] ... »
Le texte donne tout le sens à la miniature. Il décrit le moment exact où un grand maître spirituel (le Cheikh àcheval) croise la route d'un jeune kalandar (un derviche errant). Dans l'introduction théorique du Majalis al-Ushshaq, l'amour terrestre pour la beauté d'un jeune homme est perçu comme une passerelle (le pont, ou Al-Majaz) menant vers l'Amour Divin et l'extase absolue (Wajd)
II. La transe et la lutte dePahlawan Mahmud
La seconde miniature représente une scène très célèbre du manuscrit avec Pahlawan Mahmud, plus connu sous le nom de Puriya-ye Vali, à la fois un champion de lutte invaincu, un poète soufi et un philosophe. Ce saint est le protecteur des corporations de lutteurs traditionnels (Zurkhaneh) luttant lors d'une session de samā' (danse et transe mystique soufie) ou devant une assemblée.
Il est considéré comme le saint patron et le fondateur spirituel des rituels du Zurkhaneh (littéralement « Maison de la Force »), un art martial traditionnel persan qui mêle musculation sacrée, philosophie chevaleresque et dévotion mystique.
L'éthique de la Futuwwa : Dans la tradition soufie, il incarne la Javanmardi (la chevalerie spirituelle).
La légende la plus célèbre raconte qu'un jour, avant un combat crucial au Khorassan, il entendit une vieille femme prier Dieu pour que son fils (l'adversaire de Mahmud) gagne le combat afin de sauver sa famille de la misère. Lors du match, bien que beaucoup plus fort, Mahmud feignit la faiblesse et se laissa volontairement jeter au sol. La légende dit qu'au moment précis où son dos toucha terre, il atteignit l'illumination spirituelle (l'ouverture du cœur) en sacrifiant sa fierté de champion par pure compassion.
Dans la miniature, la lutte que l'on voit au centre n'est donc pas une simple bagarre, mais une métaphore du combat contre son propre ego (le grand Jihad), intégrée dans une séance de transe soufie (Samā'). Il est une figure majeure de la culture populaire et spirituelle persane.
Transcription du persan (cartouche supérieur) :
...سماع کردند و مدت سه شبانه روز قلندران در حالتبودند و خرقه ها چاک پسرون آوردند و دست گرفته رقصید[ند]شوخی که امیر پروانه از حالت سماع قلندران به گریه درآمد و...
Traduction :« ... Ils firent le Samā' (la danse spirituelle mystique) et pendant trois jours et trois nuits, les kalandars restèrent dans cet état d'extase. Ils déchirèrent leurs robes de derviches (khirqa), s'avancèrent et, se tenant par la main, ils dansèrent. Une telle émotion s'éleva que l'Émir Parvaneh, face à l'extase du Samā' des derviches, éclata en sanglots et... »
Cartouche inférieur :
غزل شیخ وقتی در همان تکه میان نمود و از آن حالت...در کوی خرابات کنی گر گذر اینبار...
Traduction :« Le Cheikh chanta alors un ghazal (poème d'amour) au milieu de l'arène (tanakeh / espace de lutte), et de cet état... »« Si tu passes cette fois-ci par le quartier des ruines (Kharabat : lieu allégorique de la taverne mystique) ... »
On voit dans la miniature des derviches en pleine transe, des musiciens jouant du tambour (tambourin) sur la gauche, et au centre, des personnages à demi nus portant les braies traditionnelles de lutte (تنکه ou tanakeh), s'adonnant à la lutte rituelle liée au dervichisme et aux disciplines de la Futuwqa (chevalerie spirituelle).
Le texte décrit parfaitement l'effervescence visuelle de la peinture : l'assemblée est saisie par l'énergie sacrée d'une transe (Samā') collective. L'Émir ou le Prince, en haut à gauche sous le dais rouge, est ému aux larmes. La lutte qui se déroule au centre ne doit pas être lue comme un simple combat sportif, mais comme une épreuve spirituelle et ascétique où le renoncement physique fusionne avec l'union mystique.
Dimensions :
15,5 cm hauteur * 11 cm largeur pour le feuillet lui-même
et 26,7 * 22,8 pour le support entre 2 verres
Etat :
Restaurations anciennes en bordure; très peu d'usures aux couleurs, vives, et aux dorures
Ce feuillet est un parfait témoin de l'âge d'or du livre persan, où poésie, calligraphie et peinture fusionnaient pour créer un objet de méditation visuelle.
Epoque : 16ème siècle
Style : Art Premier
Etat : Etat d'usage
Matière : Papier
Largeur : 11 cm (22,8 cm pour l'entre-2-verres)
Hauteur : 15,5 cm pour le feuillet (26,7 cm pour l'entre-2-verres)
Référence (ID) : 1843233
Disponibilité : En stock





























