Chine Dynastie Qing , règne de Guangxu (1875–1908)
Ce petit vase globulaire en émail cloisonné s’inscrit pleinement dans l’une des périodes les plus subtiles et intellectuellement fécondes de l’art chinois : la fin de la dynastie Qing, moment de transition où la tradition impériale millénaire dialogue avec une modernité naissante.
Réalisé sur un corps en cuivre finement martelé, l’objet adopte une forme sphérique reposant sur trois petits pieds, configuration à la fois esthétique et symbolique, évoquant la stabilité, l’équilibre et la continuité. La lèvre circulaire, volontairement sobre, met en valeur la richesse décorative de la panse.
L’ensemble de la surface est animé par un fond noir profond parcouru d’un motif continu de nuages stylisés (yún wén), traité en volutes spiralées. Ce décor, d’une grande ancienneté dans l’iconographie chinoise, symbolise la circulation du souffle vital, la protection et l’harmonie cosmique.
Il sert ici de champ dynamique sur lequel s’épanouit un décor floral d’une grande intensité visuelle.
Les fleurs stylisées, disposées en rythme circulaire, sont traitées dans une palette de bleus cobalt, turquoise et verts lumineux, rehaussée de cœurs floraux géométrisés. Les émaux présentent un effet givré cristallisé, volontairement obtenu à la cuisson, conférant à la surface une texture vibrante, presque minérale, qui capte et diffracte la lumière selon l’angle de vue.
Cet effet, recherché à la fin du XIXᵉ siècle, témoigne d’une maîtrise technique avancée et d’une volonté esthétique raffinée, éloignée des productions industrielles ultérieures.
Sous le règne de l’empereur Guangxu, la Chine traverse une période de profondes mutations politiques, intellectuelles et artistiques. Tandis que l’Empire fait face aux pressions extérieures et aux réformes internes, les ateliers perpétuent un savoir-faire ancestral tout en explorant de nouvelles sensibilités décoratives. Le cloisonné connaît alors un regain d’intérêt, notamment pour des objets de cabinet, destinés aux lettrés, aux intérieurs cultivés et à une clientèle sensible à la symbolique autant qu’à la matière.
Ce vase appartient à cette catégorie d’objets où l’artisanat devient un acte de résistance culturelle : préserver la tradition, tout en l’inscrivant dans un monde en transformation. Chaque cloison, légèrement ondulante, révèle la main humaine, la lenteur du geste et l’intelligence du feu.
Dans la tradition chinoise, les nuages spiralés sont les messagers entre le ciel et la terre. Ils accompagnent les immortels, protègent les lieux et favorisent la circulation harmonieuse des énergies. Les fleurs bleues, associées à la longévité et à la sagesse, évoquent la permanence du beau au-delà des bouleversements du monde.
On sait que les objets décorés de nuages retienne la chance dans la maison, empêchant le Qi bénéfique de s’échapper.
Harmonie du lieu et circulation du souffle :
Par sa forme parfaitement arrondie, ce vase instaure une dynamique de continuité et de douceur visuelle. La sphère, dans la pensée chinoise, est la forme de l’unité : elle apaise les tensions du lieu et favorise une perception fluide de l’espace. Le regard ne s’y accroche pas, il circule.
L assise sur trois points crée un ancrage stable et équilibré.
Le tripode évoque la permanence, la solidité discrète, et permet une diffusion régulière de l’énergie, sans rigidité ni rupture.
L’objet semble posé, non ancré.
Les émaux bleus et verts, profonds et nuancés, activent un dialogue subtil entre les éléments Eau et Bois. L’Eau soutient l’intelligence, la réflexion et la mémoire, tandis que le Bois accompagne la croissance, la créativité et le renouvellement. Leur coexistence crée une atmosphère propice aux espaces de pensée, de lecture ou de création.
Le motif continu de nuages stylisés (yún wén) joue un rôle central : il met l’énergie en mouvement, empêche toute stagnation et accompagne une circulation harmonieuse du Qi dans la pièce. Les volutes, sans début ni fin, agissent comme une respiration visuelle, régulant l’intensité énergétique du lieu.
Enfin, l’effet givré des émaux, loin d’être seulement décoratif , il adoucit la réflexion de la lumière. Il diffuse, filtre et calme. Cette texture transforme l’objet en médiateur : il capte l’agitation environnante pour la restituer sous une forme apaisée et équilibrée.
Ce vase trouve naturellement sa place dans une bibliothèque, un bureau, un salon feutré , une chambre ou un espace dédié à la contemplation. Il accompagne les lieux où l’on pense, où l’on décide, où l’on crée mais sans jamais les dominer.
Sous le règne de l’empereur Guangxu, la Chine traverse un moment de bascule profond, à la fois intellectuel, politique et artistique.
Ce n’est plus l’époque de la démonstration impériale triomphante, mais celle d’une conscience aiguë du changement du monde. Jeune, cultivé et réformateur, Guangxu incarne cette génération qui perçoit la nécessité d’adapter l’Empire sans renoncer à son identité.
Les tentatives de modernisation, bien que brutalement interrompues, diffusent néanmoins un nouvel état d’esprit dans les cercles lettrés et les ateliers, où l’on privilégie désormais la réflexion, la qualité et la profondeur de sens plutôt que l’apparat.Dans ce contexte, les arts décoratifs connaissent une transformation silencieuse mais essentielle.
Le cloisonné, longtemps associé aux grandes commandes de cour, devient un art de l’intimité et du cabinet, destiné à des intérieurs cultivés, à des amateurs éclairés, à des objets que l’on approche, que l’on regarde de près, que l’on touche presque. Les artisans se tournent vers des formes équilibrées, des décors continus et des palettes nuancées, puisant dans les motifs anciens de la tradition chinoise tout en les traitant avec une sensibilité nouvelle, plus graphique, plus abstraite, presque méditative.
La matière elle-même devient un langage. Les émaux translucides à effet givré, volontairement cristallisés à la cuisson, traduisent cette recherche d’intériorité et de vibration. La surface n’est plus seulement brillante, elle capte la lumière, la diffuse, la retient. Les cloisons, légèrement ondulantes, révèlent la main de l’artisan et rappellent que ces objets sont le fruit d’un savoir-faire vivant, non d’une production mécanique.
Cette esthétique, à la fin du XIXᵉ siècle, dialogue intuitivement avec d’autres mouvements contemporains, qu’il s’agisse des recherches japonaises de l’ère Meiji ou, en Occident, de l’émergence de l’Art nouveau, tous animés par un même désir de renouer avec la nature, le rythme et la matière.
Dans une Chine soumise à de fortes pressions extérieures, la création artistique devient ainsi une forme de résistance culturelle silencieuse. Chaque objet porte en lui l’idée de continuité, d’harmonie et de permanence face à l’instabilité du monde. C’est dans cet esprit que s’inscrivent les œuvres produites sous Guangxu, où l’équilibre formel, la richesse symbolique et la subtilité technique remplacent la démonstration de puissance.
Ces objets ne cherchent pas à impressionner, mais à accompagner le regard, la pensée et le temps, affirmant avec élégance que la culture, même en période de transition, demeure un espace de stabilité et de sens.





























Le Magazine de PROANTIC
TRÉSORS Magazine
Rivista Artiquariato