Il s’agit du modèle 298, l’un des modèles les plus raffinés de la période rocaille tardive, transition vers le néoclassicisme.
Caractéristiques stylistiques :
* Panse : ovoïde, tronquée aux extrémités, cannelures fines et convexes en relief, caractéristiques de la période Marcolini.
* Couvercle : très bombé, hémisphérique, strié, assorti d’un fretel sphérique finement strié également.
* Anse : forme en oreille sans lobe, raccord inférieur en S, signature des anses typiques de la période 1780–1790.
* Bec : style rocaille, renflé à la base, profil inférieur à double courbure, extrémité chantournée, reliefs á légères côtes.
* Stries verticales : continues sur le corps et le couvercle, interrompues uniquement au contact du bec et de l’anse, soulignant la qualité du travail de modelage.
Décor :
Peint à la main en bleu cobalt sous couverte, décor classique “à l’oignon” (Zwiebelmuster), d’une grande finesse, excellement réalisé, traitant à la perfection les motifs peints sur les zones difficiles de reliefs et sillons.
Couleurs intenses, uniformes, sans affadissement, démontrant la maîtrise technique exceptionnelle des peintres Meissen de l’époque.
Marques et signatures :
* Sous la base : épées croisées en bleu sous couverte, marque classique de Meissen, d’une finesse remarquable.
* Au-dessous des manches : une étoile à 6 pointes formée de 3 segments croisés, marque distinctive de Camillo Marcolini.
* Sous l’étoile : initiale “H” entre deux points, signature du peintre, précise et délicate.
État de conservation :
Exceptionnel, proche d’un état muséal.
Deux infimes égrenures : une au bout du bec et une sous le revers du couvercle, n’affectant ni le décor ni les reliefs.
Aucun cheveu, fêlure, faïençage ou tache.
Les stries et le décor restent parfaitement
nets, éclatants et intacts.
Dimensions :
Hauteur : 13 cm
Amplitude du bout de l'anse au bec : 17,5 cm
Cette théière est un exemple rare et raffiné de la production Meissen sous Marcolini, réunissant les caractéristiques stylistiques les plus recherchées : surfaçage cannelé élégant, couvercle bombé hémispérique, fretel sphérique, anse en oreille, et décor à l’oignon en bleu cobalt d’une finesse exceptionnelle.
Une pièce quasi-muséale, qui séduira tant les collectionneurs avertis que les amateurs d’objets historiques de porcelaine.
Le contexte historique
La direction de la manufacture de Meissen par Camillo Marcolini, de 1774 á 1814, marque un moment charnière dans un contexte historique de mutation.
C’est une période où la grâce tardive du rococo subsiste encore, mais où les prémices du classicisme et du goût néo-antique imposent progressivement leur influence. Dans cette ambiance intellectuelle qui se rêve rationnelle, on cherche à élever la porcelaine au rang d’objet savant, plus intellectuel.
Meissen traverse alors une double exigence : renouveler les formes tout en préservant les décors emblématiques qui ont fait son succès.
L’esthétique du “Kannelurenstil” (style cannelé) trouve sa place dans ce contexte.
Les cannelures fines (feine kanneluren) qui rythment le corps de la théière correspondent à une influence directe des arts antiques. Elles sont une traduction des colonnes antiques, très en vogue dans les cercles intellectuels et aristocratiques vers 1780.
Elles créent un jeu lumineux subtil sur la porcelaine dure : l’éclat de la couverte suit les creux et reliefs.
Mais l'exécution est délicate, tant pour le façonnage des pièces á cannelures que pour la réalisation du décor peint. Dès lors, elles vont distinguer les objets de luxe de la production courante.
Ce travail délicat est généralement lié aux ateliers ayant hérité de la tradition des grands modeleurs du milieu du siècle, notamment Johann Joachim Kändler, qui influence encore toute la génération suivante.
Le célèbre décor bleu cobalt
sous couverte (unterglasurblaumalerei) que montre notre théière, souvent appelé Zwiebelmuster (“motif de l’oignon”), bien qu’il ne représente pas réellement la fleur d'oignon, est l’un des motifs les plus demandés par l’aristocratie allemande et la haute bourgeoisie dans la décennie 1780. Il s’inspire d'une part, des porcelaines chinoises Ming et Qing, très recherchées depuis le début du XVIIIᵉ siècle, et d'autre part, son bleu profond se prête idéalement à la porcelaine dure.
Au moment Marcolini, ce décor hérité des années 1740, est réinterprété dans une forme plus légère, plus régulière, avec des motifs souvent plus épurés dans le style néoclassique.
Dans ce même état d'esprit, le couvercle hémisphérique, ou couvercle en coupole (kuppeldeckel) est un élément extrêmement intéressant : il appartient au vocabulaire plus strict et géométrique de l’esthétique de la fin du siècle. Il évoque les formes pures, inspirées de l’Antiquité.
Contrairement aux couvercles rococo (bombés, ondulés, mouvementés), celui-ci est géométrique, épuré, symétrique, totalement conforme à la montée du goût néoclassique
C’est un signe distinctif d’un modèle rare, conçu dans l’esprit intellectuel de l’époque.
Derrière ces formes de la décennie 1780 , on trouve les modeleurs influents encore actifs ou dont les modèles sont utilisés :
Johann Joachim Kändler (mort 1775), mais même après sa mort, ses modèles servent de base à de nombreuses variantes.
Michel Victor Acier (1736–1799) , qui introduit une sensibilité plus élégante, préclassique.
Christian Gottfried Jüchtzer (1752–1817) ,
actif dans les années 1780, où il met en forme des objets néoclassiques.
Johann Friedrich Eberlein , dont l'influence est persistante, en tant que spécialiste des formes raffinées du milieu de siècle.
Même si notre théière, modèle exact 298, n’est pas directement attribué à l'un de ces
sculpteurs, il appartient à leur héritage combiné, adapté au goût Marcolini.
Cette théière synthétise trois grands courants internationaux :
1) Chine — influence du bleu sous couverte.
Motifs inspirés des porcelaines Qing exportées en Europe.
Le bleu au cobalt devient un signe de prestige et de tradition.
2) Angleterre — influence des théières en métal. Les formes épurées des théières en argent de style “George III”. Ce goût pour les volumes purs influence tout le nord de l’Europe.
3) France — influence du néoclassicisme
Après 1770, le goût “à la grecque” gagne toute l’Europe.
La noblesse saxonne suit attentivement les modes de Paris.
Cette théière était vue comme un objet aristocratique, intellectuel, signe de bon goût éclairé, symbole d’une maîtrise technique exceptionnelle.
Pour l’élite saxonne et prussienne, le décor bleu sous couverte évoquait la tradition, les cannelures évoquaient la culture antique, tout comme le couvercle géométrique en coupole.
Une combinaison parfaitement en phase avec les cercles cultivés de l’époque.





































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