Maurice BLONDEL (XIXème), Huile sur Toile, Canal du Verdronkenoord à Alkmaar (Pays-Bas), 1873
Analyse de l'œuvre :
L'œuvre offre une vue très fidèle de la ville d'Alkmaar (Hollande-Septentrionale) au cours du dernier tiers du XIXe siècle avec cette scène peinte depuis le canal du Verdronkenoord.
À droite, s'élève la Tour d'Accise (Accijnstoren). Ce bâtiment carré en briques, édifié en 1622, servait de bureau d'octroi pour collecter les taxes sur les marchandises importées par bateau. On reconnaît immédiatement sa structure singulière, sa balustrade en bois et son élégant lanternon à clocheton ajouré. Le tableau fige le monument à son emplacement d'origine, avant qu'il ne soit reculé de quatre mètres en 1924 pour élargir le quai de la bière (Bierkade) et permettre une circulation plus aisée.
À l'arrière-plan, se dresse le Moulin de Piet ou Molen van Groot. Ce grand moulin en pierre de forme ronde et de type stellingmolen a été érigé en 1769 sur les anciens remparts ouest de la cité. Ce type de moulin à vent à crémaillère est généralement situé dans des zones urbanisées et doit être élevé pour pouvoir capter suffisamment de vent dans la zone bâtie. Les pales n’atteignent donc pas le sol, et pour pouvoir faire fonctionner le moulin, il doit y avoir un échafaudage qui en fait le tour à mi-hauteur. C’est à partir de cet échafaudage que le moulin est arrimé et que les voiles sont fixées aux pales. Ce moulin domine toujours le paysage d'Alkmaar aujourd'hui et reste l'un des emblèmes majeurs de la ville.
Le peintre a utilisé une construction en perspective rigoureuse induite par le canal et l'alignement de part et d’autre de celui-ci des façades de briques des maisons à pignons en escalier (Trapgevel) ou à col (Halsgevel), guidant le regard vers la silhouette lointaine du moulin à vent et créant ainsi une transition subtile entre le cœur urbain et la ceinture historique de la ville.
Le ciel et l'eau occupent plus de la moitié de la surface de la toile, une caractéristique héritée des maîtres du XVIIe siècle. Blondel utilise des dégradés de gris subtils, de blanc cassé et de bleus lavés pour peindre ce ciel de mer du Nord, chargé de nuages qui filtrent la lumière et la rendent douce, presque laiteuse.
Le canal du Verdronkenoord se décline quant à lui dans un dégradé de vert d’eau aux reflets grisés, où viennent se refléter les maisons et les péniches dans une harmonie de tons brique, terres de Sienne, ocres et bruns permettant de lier chromatiquement le haut et le bas du tableau.
Les petites pointes de blanc des coiffes féminines répondent au ciel nuageux, et les minuscules touches de rouge vermillon judicieusement réparties sur les vêtements viennent animer la composition. Ces pointes de couleur pure permettent de guider l'œil du spectateur vers les zones d'activité humaine.
Le tableau est joliment mis en valeur dans un cadre ancien en bois et stuc doré à décor de palmettes présentant néanmoins quelques traces d’usures visibles sur les photos.
Une chronique sociale et économique de la fin du XIXème siècle :
Le tableau documente l’importance de l’activité économique fluviale d'Alkmaar au XIXe siècle. À cette époque, les canaux ne sont pas des lieux de promenade, mais de véritables routes commerciales. Au premier plan, des péniches de fret traditionnelles à fond plat (type Pram ou Snik) sont amarrées aux ducs-d'Albe. Ces péniches transportaient du bois de construction, de la tourbe (le principal combustible de chauffage à l'époque), des céréales et des tonneaux de bière. D’ailleurs, le quai où sont amarrées les péniches à droite est historiquement dénommé le Bierkade (le quai de la bière).
Toutes les embarcations sont positionnées juste en face de la Tour d'Accise, ce qui rappelle qu'aucune marchandise ne pouvait être débarquée ou vendue en ville sans que les bateliers n'aient d'abord déclaré leur cargaison et payé la taxe d'octroi obligatoire à l'administration de la tour.
En 1873, Alkmaar est une plaque tournante pour le commerce régional qui tire sa renommée de son célèbre marché aux fromages. Lesbateaux servaient donc également à acheminer les meules de fromage des fermes environnantes jusqu'au centre-ville, puis à les exporter vers les grands ports comme Amsterdam.
Les silhouettes humaines peintes par Maurice Blondel ne sont pas de simples éléments de remplissage. Dans la tradition du paysage hollandais, on appelle ces personnages des « figures d’animation » (ou staffage). Ils permettent de donner de la vie, de fixer l'échelle des bâtiments et d'ancrer la scène dans une réalité sociale précise.
Alors que les péniches sont immobiles, ces personnages apportent une dynamique de va-et-vient qui traverse horizontalement le tableau. La petite taille de ces silhouettes renforce la verticalité et l'imposante stature des maisons flamandes à pignons, accentuant le côté pittoresque et préservé du cœur historique d'Alkmaar.
Le tableau témoigne de la vie sociale qui se concentre sur les rives du canal, probablement en fin d'après-midi, avec une omniprésence de silhouettes féminines qui se sont approprié l’espace des quais. En effet, à cette heure de la journée, les dockers, porteurs de fromage (kaasdragers) et ouvriers agricoles sont encore occupés à l'intérieur des entrepôts, dans les cales des navires ou dans les fermes des polders environnants. Les marins, mariniers et pêcheurs d'Alkmaar sont quant à eux souvent partis pour plusieurs jours sur le Zuiderzee ou sur les grands canaux de transport. L'unique homme visible se situe au pied de la Tour d'Accise, il s'agit probablement du commis d'octroi resté de faction pour surveiller les bateaux amarrés. Les femmes portent toutes la coiffe blanche traditionnelle en lin ou en dentelle, symbole de respectabilité et de piété dans la Hollande du XIXe siècle.
À propos de l'artiste :
Bien que les détails précis de son état civil ne soient pas documentés par des archives majeures, les œuvres de Maurice Blondel permettent de retracer son profil artistique. À son époque, l’engouement est très fort en France, en Belgique et en Angleterre pour la redécouverte du védutisme et de l'Âge d'or hollandais du XVIIe siècle. En 1873, l'Europe est en pleine révolution industrielle, mais le monde de l'art est marqué par une nostalgie des paysages traditionnels. Pour un peintre comme Maurice Blondel, voyager en Hollande à cette époque-là correspond alors à la quête d'un monde pittoresque et préservé. Le chemin de fer, alors en plein développement aux Pays-Bas (la gare d'Alkmaar a ouvert ses portes en 1865), a grandement facilité l'accès à ces villes d'eau du Nord pour un grand nombre de voyageurs, et d’artistes parmi eux.
Maurice Blondel s'inscrit donc dans le courant de ces peintres voyageurs du XIXe siècle ayant consacré leur œuvre principalement à la peinture des paysages du nord de l’Europe, en droite ligne de l'école des paysages flamands et hollandais tardifs caractérisée par une technique académique solide, mais avec une diffusion commerciale plutôt régionale expliquant une certaine discrétion dans les grandes biographies nationales, à destination d’une clientèle bourgeoise amatrice de marines et de scènes de canaux calmes.
Conjuguant la précision architecturale et la poésie romantique des scènes de genre, Maurice Blondel livre ici une œuvre rare qui dépasse le simple paysage de fantaisie pour s'affirmer comme une véritable archive visuelle d'Alkmaar en 1873.
Epoque : 19ème siècle
Style : Louis Philippe-Restauration-Charles X
Etat : Bon état
Matière : Huile sur toile
Largeur : toile : 57,5 cm / cadre : 78 cm
Hauteur : toile : 41 cm / cadre 61,5 cm
Référence (ID) : 1845809
Disponibilité : En stock





































