Les Bas-fonds du Baroque: La Rome du vice et de la misère

L’exposition qui se tient jusqu’au 24 mai 2015 invite le public à découvrir, dans les Grandes Galeries du Petit Palais, le visage sombre et violent de la Rome baroque du XVIIe siècle, souvent célébrée pour ses fastes et sa grandeur, symboles du triomphe de la Papauté. Près de 70 tableaux évoqueront l’univers clandestin et interlope de la capitale représentant un aspect inédit de cette étonnante production artistique romaine du Seicento, de Manfredi à Nicolas Régnier. Conçue et organisée avec l’Académie de France à Rome – Villa Médicis, où elle a été présentée à l’automne 2014, l’exposition du Petit Palais a été enrichie de nouveaux prêts prestigieux.

Nicolas Tournier Concert, avant 1620 Huile sur toile, 115 x 168 cm © Bourges, Musées du Berry,
Nicolas Tournier
Concert, avant 1620
Huile sur toile, 115 x 168 cm
© Bourges, Musées du Berry,

Pour la première fois en France, sera présentée cette « Rome à l’envers », au sein de laquelle s’épanouissent le vice, la misère et les excès de toutes sortes. Grâce à des prêts exceptionnels de collections privées et de grands musées internationaux comme la National Gallery de Londres, le Nationalmuseum de Stockholm, la National Gallery d’Irlande, le musée du Louvre, la Galerie Borghèse, le Palazzo Barberini, ou le Rijksmuseum d’Amsterdam, le public découvrira les œuvres de grands peintres caravagesques, des Bamboccianti et des principaux paysagistes italianisants.

L’exposition réunira des artistes venus de toute l’Europe : de France, comme Valentin de Boulogne, Simon Vouet, Nicolas Tournier, Claude Lorrain, de l’Europe du Nord tels Pieter van Laer, Gerrit van Honthorst, Jan Miel, ou du sud, comme Bartolomeo Manfredi, Giovanni Lanfranco, Salvator Rosa ou Jusepe de Ribera. Leur production artistique a alors comme point commun de dépeindre une Rome du quotidien privilégiant la vision « d’après nature » plutôt que celle louant le « beau idéal ».

Pieter Boddingh van Laer Autoportrait avec scène de magie, vers 1638-1639 © Courtesy The Leiden Collection, New York.
Pieter Boddingh van Laer
Autoportrait avec scène de magie, vers 1638-1639
© Courtesy The Leiden Collection, New York.

Ils participent à la vie nocturne de la cité et trouvent dans ses bas-fonds, ses tavernes, dans ce monde de misère, violent et grossier, où l’on boit et où l’on joue, une source inépuisable d’inspiration. Bon nombre de ces artistes, ceux venant d’Europe du Nord, les « Bentvueghels » (les « oiseaux de la bande ») se retrouvent au sein d’une association libre placée sous la protection de Bacchus, dieu du vin et de l’inspiration artistique. Une vie de bohême dont les peintres livrent parfois aussi des représentations empreintes de mélancolie, tirant des bas-fonds des toiles sublimes.

Le parcours de l’exposition évoquera, grâce à une scénographie spectaculaire du metteur en scène et scénographe italien Pier Luigi Pizzi, la dualité de la Rome de cette époque, entre la violence de ses bas-fonds et les fastes des palais de la Papauté. Une application mobile sera également disponible pour découvrir l’exposition à travers une interview d’Annick Lemoine et de Pier Luigi Pizzi, une sélection d’œuvres commentées ainsi qu’un jeu de piste.

Bartolomeo Manfredi Bacchus et un buveur, vers 1621 Huile sur toile,  Rome, Galleria Nazionale di Arte Antica in Palazzo Barberini
Bartolomeo Manfredi
Bacchus et un buveur, vers 1621
Huile sur toile,
Rome, Galleria Nazionale di Arte Antica in Palazzo Barberini

PARCOURS DE L’EXPOSITION

Section I – Introduction

L’exposition Les Bas-fonds du Baroque. La Rome du vice et de la misère révèle pour la première fois l’envers du décor de la Rome fastueuse de la première moitié du XVIIe siècle. Elle ne montre pas la Rome de la papauté triomphante mais celle du quotidien, pas la Rome de la bienséance mais celle de l’inconvenance, pas la Rome du «beau idéal» mais celle «d’après nature». Cette Rome irrévérencieuse fut à l’origine d’une production artistique résolument inventive et ambitieuse. Au-delà de la figure tutélaire du Caravage, des peintres aussi différents que Bartolomeo Manfredi et Claude Lorrain, Jusepe de Ribera et Pieter van Laer, Valentin de Boulogne et Leonaert Bramer – Italiens, Français, Espagnols et Hollandais installés au pied de la Villa Médicis –, ont décrit et réinventé l’univers des bas-fonds et ses dérives.

Entre réalité et fiction, il y est question des dangers de la nuit et des excès de la taverne, du carnaval et de ses licences, du travestissement et de la sexualité illicite, des campements de gueux et de leurs désordres. Tour à tour échos ludiques de la vie des artistes, farces grossières, portraits de la misère, célébrations des plaisirs des sens, les œuvres présentées cherchent toutes à surprendre, voire à provoquer les spectateurs, pour les transporter de la transgression la plus extrême à une méditation mélancolique sur la précarité de la vie.

Theodoor Rombouts La Rixe, 1620-1630 © Copenhagen, Statens Museum for Kunst
Theodoor Rombouts
La Rixe, 1620-1630
© Copenhagen, Statens Museum for Kunst

Section II – Le souffle de Bacchus

Dieu de la fécondité de la nature, de l’abondance et de l’allégresse, inventeur du vin, Bacchus est le promoteur de l’exaltation des sens, de la liberté et de la transgression, mais aussi le dieu de l’inspiration créatrice. Depuis la Renaissance, dans la continuité des auteurs antiques, les effets de l’ivresse bachique sont décrits comme fondamentalement ambigus.

Si l’ivresse libère l’homme de ses maux, elle peut également être à l’origine d’une folie des sens qui intensifie l’imagination créatrice. Aussi le choix de célébrer le mythe de Bacchus et ses rites est-il révélateur. C’est le choix que fait Caravage, et après lui ses émules, les caravagesques, en se représentant sous ses traits ou sous ceux de ses acolytes, satyres, silènes ou Pan. C’est encore sous ses auspices que se placent les Bentvueghels (les «oiseaux de la bande»), ces jeunes artistes nordiques réunis à Rome, autour de 1620, en une association libre, la Bent. Ils adoptent les rites dionysiaques et leurs excès, dans la vie et en peinture.

Valentin de Boulogne Le concert au bas-relief, vers 1620-1625 © Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Matine Beck-Coppola
Valentin de Boulogne
Le concert au bas-relief, vers 1620-1625
© Musée du Louvre,
Dist. RMN-Grand Palais / Matine Beck-Coppola

Section III – Les Bentvueghels et la bohème des peintres

Les artistes hollandais et flamands, français et allemands, lorrains ou espagnols affluent à Rome pour étudier les chefs-d’œuvre de l’Antiquité, les innovations des maîtres de la Renaissance ou celles des avant-gardes de l’époque, des Carrache à Caravage. Avec ses grands chantiers et ses illustres mécènes, la ville éternelle peut aussi leur offrir gloire et fortune. Formée à Rome vers 1617-1620, la joyeuse compagnie des Bentvueghels (les «oiseaux de la bande») accueille majoritairement des peintres et des graveurs d’origine nordique.

L’admission d’un nouveau membre est l’occasion de célébrer leur dieu tutélaire, Bacchus, dans l’une des tavernes de Rome, sous la forme de tableaux vivants, de baptêmes sacrilèges et de ripailles orgiaques, où le vin coule à flot jusqu’à l’aube. S’y retrouvent les plus grands caravagesques, les principaux paysagistes, des peintres d’histoire fameux comme Joachim von Sandrart, et enfin les tenants du genre bas, les promoteurs de scènes pittoresques de la vie quotidienne romaine, les Bamboccianti. Ils sont ainsi dénommés en raison du surnom du plus illustre d’entre eux, Pieter van Laer, ironiquement baptisé Bamboccio (le «pantin») en raison de ses malformations physiques. La Bent semble née d’un désir d’entraide entre nationaux, mais le choix de sa figure tutélaire, Bacchus, dieu de l’inspiration créatrice, est hautement révélateur de ses ambitions artistiques.

Jusepe de Ribera Mendiant, vers 1612 Huile sur toile, 106 x 76 cm  © Soprintendenza Speciale per il Patrimonio Storico, Artistico ed Etnoantropologico e per il Polo Museale della città di Roma
Jusepe de Ribera
Mendiant, vers 1612
Huile sur toile, 106 x 76 cm
© Soprintendenza Speciale per il Patrimonio
Storico, Artistico ed Etnoantropologico e per il
Polo Museale della città di Roma

Section IV – Charmes et sortilèges

La sorcière ou la magicienne, comme la diseuse de bonne aventure, représentent à l’orée du XVIIe siècle l’envers de l’honnête femme : détentrices de savoirs occultes et de pouvoirs irrationnels, elles s’adonnent à des pratiques dangereuses et condamnées. La sorcière est alternativement une vieille femme repoussante exerçant la magie noire ou une jeune femme irrésistible, enchanteresse sulfureuse héritée de l’Antiquité.

Alors que l’Inquisition procède en Europe à une véritable chasse aux sorcières, les œuvres qui chantent ces charmes et sortilèges obscurs n’ont d’hérétique que l’apparence. Collectionnées par les plus grands amateurs, aristocrates et ecclésiastiques, elles convoquent ensemble l’ironie et les références érudites à la littérature et aux traités d’occultisme. Dans son extraordinaire autoportrait, Pieter van Laer va jusqu’à se repré- senter sous les traits du sorcier-alchimiste, figure à la fois de la mélancolie et de l’érudition, pour manifester les effets aussi bien dangereux que fascinants de son art. Le peintre n’est-il pas lui-même un magicien ?

Section V – Vices, plaisirs et passions

Lieu de réunion et de sociabilité concurrent de l’église, la taverne symbolise les vicissitudes du monde d’en bas. Les excès de boisson, le jeu et l’érotisme sont au cœur des scènes de taverne, censées exhorter le spectateur à la vertu par un jeu d’identification, de tentation et de répulsion. Les peintres de la Bent sont à la fois les vrais protagonistes délurés des tavernes romaines et les auteurs d’une surprenante mise en abyme de leur vie sulfureuse. La diseuse de bonne aventure, aux pouvoirs maléfiques, devient l’une des héroïnes de la peinture romaine du XVIIe siècle. Elle incarne la tromperie et évoque la mystification du peintre qui, par la virtuosité de son art, manipule le spectateur, comme elle-même son client. Comme au temps du carnaval, dans le genre comique de la commedia dell’arte ou des pitture ridicole (les « peintures ridicules »), toutes les licences sont permises : la volupté des sens et le dérèglement des mœurs, la supercherie et le faux semblant, jusqu’à l’insulte. L’emploi du geste irrévérencieux de la « fica » en est un exemple. Le pouce entre l’index et le majeur, il mime la pénétration ou le sexe féminin, et s’impose à l’orée du XVIIe siècle comme l’insulte suprême. En peinture, il est tantôt un motif iconographique discret, tantôt le sujet même de l’œuvre, réactualisant à chaque regard le rituel de l’insulte. Le spectateur, ainsi bravé par la peinture, est comme pris au piège de l’insolence de l’artiste.

Section VI – Désordres et violences

Les fêtes qui tournent au drame sanglant, les rixes, les rapines, les viols ou les meurtres sont monnaie courante dans la Rome baroque, et les archives judiciaires de la capitale démontrent que de nombreux artistes ont pris une part active à cette vie dissolue et violente. Les déboires du Caravage sont notoires, ceux des peintres nordiques récurrents. Parmi ces derniers, les Bamboccianti trouvent là une occasion de mettre en scène la violence des hommes, dans la tradition de la peinture nordique. Mais ils ne se bornent pas à offrir un miroir objectif des activités humaines. Ils les enrichissent d’une portée morale, plus ou moins explicite, et montrent un intérêt à la fois pour les sujets humbles et pour le détail pittoresque, pour le fait divers et pour le paysage urbain ou de la campagne alentour. Ces représentations éveillent chez le spectateur un sentiment équivoque où se mêlent frayeur et fascination. Car il est toujours grisant d’éprouver, dans les limites du tableau et dans le réconfort de la fiction, le frisson, les périls et les risques d’une vie aventureuse.

Section VII – Rome souillée

L’imaginaire des bas-fonds, qui plonge ses racines dans le monde des gueux de l’Europe des XVIe et XVIIe siècles, évoque tout d’abord une topographie : celle des bas quartiers, des cloaques, perçus par l’élite comme l’envers de la haute société. Alors même qu’elle s’impose, au tournant du siècle, comme la capitale du paysage, la cité des papes se voit métamorphosée par le regard de certains artistes, en particulier les Bamboccianti, et les ruines romaines deviennent le théâtre de la mendicité. C’est tout un peuple ordinaire, occupé à ses tâches jugées immorales, qui grouille dans la Ville éternelle. Le commun et le grossier sont associés à la grandeur du passé et à la pureté de l’Église triomphante. On observe parfois, en marge d’une vue idéale ou pastorale, un détail inconvenant : chez le Lorrain, une scène de prostitution ou de violence, chez Poelenburgh, un personnage occupé à satisfaire ses besoins dans l’ombre des ruines romaines sous le regard d’une déesse antique.

Section VIII – Portraits des marges

Centre incontesté du catholicisme et des arts, Rome attire au tournant du XVIIe siècle non seulement les pèlerins, les artistes et les amateurs curieux, mais avec eux une foule de bohémiens, de vrais et de faux mendiants, de vauriens, de prostituées et de bandits de grand chemin. Ces habitants des marges deviennent alors les héros du théâtre populaire et du roman picaresque. Les peintres offrent à ces anonymes le droit au portrait. Leurs effigies s’inscrivent dans une autre logique que celle du portrait de l’homme illustre, qui répond avant tout à des impératifs de mémoire et de prestige.

Les portraits des marges témoignent d’une recherche originale de naturalisme et d’un intérêt presque ethnographique. Mais ils jouent à dessein sur une ambiguïté troublante entre la représentation objective et l’idéalisation. Ces images se situent à mi-chemin entre le portrait et la scène de genre, entre la transcription virtuose et charnelle d’une physionomie et la repré- sentation d’un stéréotype littéraire ou d’une allégorie. Ainsi, le mendiant peut-il devenir une figure du gueux philosophe. À l’éloge d’une digne pauvreté répond ici l’excellence de la peinture d’après nature, à l’origine de chefs-d’œuvre inédits qui trouveront place, dès lors, sur les cimaises des plus beaux palais de la Rome des cardinaux.

Section IX – La taverne mélancolique : méditer les plaisirs

À la taverne truculente répond la taverne mélancolique, qui propose une interprétation nuancée et trouble des vicissitudes humaines. Soldats, vauriens, courtisanes, amants et musiciens sont les protagonistes d’une fête qui touche à sa fin. L’air détaché, ils paraissent indifférents les uns aux autres. Certains semblent abattus après une nuit d’excès et de plaisirs ; d’autres affectent la pose conventionnelle du mélancolique, la tête reposant sur la main, le regard perdu.

Enivrés par l’alcool et envoûtés par la passion de la chair, ils s’abandonnent aux pouvoirs de la musique ou semblent tourmentés par une sombre pensée. Au XVIIe siècle, la musique est considérée comme un remède souverain contre le désespoir et la mé- lancolie, mais elle a également le pouvoir de plonger les sens dans une volupté dangereuse et de susciter des pensées noires qui envahissent l’âme vulnérable. Quelle est donc l’énigme de ces œuvres ? Le lyrisme et la poé- sie ont remplacé le langage trivial traditionnellement de mise. Le peintre transcende l’anecdote pour suggérer la méditation inquiète de l’homme à la croisée du bien et du mal, un état de vertige, entre le vice et la vertu.

En savoir plus:

Petit Palais
Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
Avenue Winston Churchill – 75008 Paris

http://www.petitpalais.paris.fr/