Les appartements privés du duc et de la duchesse d’Aumale

Situés au cœur de la partie la plus ancienne du château de Chantilly, au sein du Petit Château Renaissance bâti à partir de 1557-1558 par l’architecte Jean Bullant pour le compte du connétable Anne de Montmorency, les appartements privés du duc et de la duchesse d’Aumale, appelés aussi Appartements Privés, figurent parmi les espaces les plus chargés en histoire et en émotion du château de Chantilly.

Au XVIIIe siècle déjà, de fastueux appartements y avaient été aménagés pour le duc et la duchesse de Bourbon. La chambre de la duchesse, transformée par la suite en « salon violet», avait ainsi accueilli la mise au monde du duc d’Enghien, dernier descendant de la dynastie de Bourbon Condé, fusillé dans les fossés du château de Vincennes en 1804 sur l’ordre de Bonaparte. Ne demeure de ces appartements que le boudoir attenant ou « Petite Singerie » (par opposition à la «Grande Singerie » qui se trouve au sein des Grands Appartements), peint par Christophe Huet en 1735 et restauré en 2010-2013.

La petite singerie.
(c) sophie Lloyd

 

C’est donc au rez-de-chaussée du Petit Château, entre cour et étang, qu’Henri d’Orléans, duc d’Aumale, héritier du dernier prince de Condé, confia au soin de l’architecte Victor Dubois et du décorateur Eugène Lami l’installation de ses appartements privés après son mariage avec sa cousine Marie-Caroline-Augusta de Bourbon-Siciles le 25 novembre 1844.

Le gros œuvre du chantier des Appartements Privés fut entamé dès le printemps 1845 et les opérations avancèrent rapidement : les plafonds de la chambre de la duchesse et du salon violet furent achevés à la fin de cette même année. Dubois démissionna en mai 1846, au profit d’Eugène Lami qui eut les mains libres pour faire œuvre totale et contrôler attentivement chaque étape, avec l’aide du tapissier Alexis Ternisien.

Salon Violet
(c) sophie Lloyd

La pose des tentures fut achevée le 1er janvier 1847 et les derniers meubles furent reçus en mars de la même année. Le couple ducal put prendre possession de ses nouveaux appartements en avril et mai 1847 ; ce fut l’occasion de donner de grandes fêtes où toute l’élite aristocratique du temps fut conviée.

L’un des premiers ensembles éclectiques conservés en France

L’époque romantique plaça l’histoire au cœur de ses préoccupations et de ses aspirations. Les princes de la famille d’Orléans s’y attachèrent tout particulièrement, et notamment le duc d’Aumale, héritier d’un château séculaire où il succédait à de brillantes dynasties, celles des Montmorency
et des Bourbon-Condé. Le duc historien prenait, avec la création de ces nouveaux appartements, officiellement possession des lieux et souhaitait
s’inscrire dans une trame historique ininterrompue en rendant hommage à ses prédécesseurs.

Salon de Guise
(c) sophie Lloyd

Cette ambition fut servie par l’inventivité et les recherches d’Eugène Lami qui fit parfois preuve d’un véritable souci archéologique et historique, reconstituant le pavement du portrait d’Henri IV par Pourbus (musée du Louvre) dans la chambre de marbre ou copiant la cheminée du château de Villeroy (Louvre) pour le salon de Condé. Chantilly abrite ainsi parmi les premiers exemples d’ensemble décoratif aussi complet évoquant les styles historiques ou les néo-styles, formule soumise à un brillant avenir sous le Second Empire et au-delà.

Le cabinet du duc d’Aumale
(© Sophie Lloyd)

Chez la duchesse, c’est le XVIIIe siècle qui règne en maître, avec les styles Louis XV et Louis XVI qui s’entremêlent indistinctement. Ici comme aux Tuileries, les appartements féminins se devaient d’évoquer ce style précieux, conforme au statut des princesses d’Orléans. Lami s’inspira visiblement des boiseries des Grands Appartements de Chantilly et des décors peints des Singeries, tout en leur conférant une théâtralité inédite.

la chambre du duc d’Aumale
(© Sophie Lloyd)

Chez le duc, on entre dans l’Histoire. Si la salle à manger, transformée plus tard en bureau, présente un style néo-Renaissance, entre les époques d’Henri II et d’Henri IV, le salon de Condé attenant rend hommage aux princes illustres de la branche cadette de la maison de Bourbon dans un style néo-Louis XIV de bon aloi. La chambre du duc, plus éclectique, présente des boiseries du XVIIIe siècle remployées ; les dessus-de-porte évoquent la vie à Chantilly à travers les siècles : Aumale se plaçait ainsi au cœur de son domaine et de son histoire.

Face à la destruction quasiment totale de tous les palais de la Monarchie de Juillet (le Palais-Royal, les Tuileries, Neuilly, Randan, Eu), Chantilly a la chance de renfermer les seuls appartements de l’époque intégralement préservés en France, conservatoire d’un style et d’innovations décoratives prometteurs, œuvre d’un commanditaire éclairé et d’un décorateur de génie.

Les Appartements Privés, pièce après pièce

Le duc d’Aumale et Eugène Lami ont imaginé une œuvre d’art totale, où chaque objet et chaque pièce de mobilier a été soigneusement choisi, en adéquation avec les décors créés, le tout au sein d’une distribution repensée, partagée en deux appartements symétriques.

Salon de Guise

Appelée salon des Dames, cette antichambre fut rebaptisée salon de Guise après le décès du fils cadet du couple ducal, François d’Orléans, duc de Guise (mort en 1872). Mêlant styles Louis XV et Louis XVI, elle présente des boiseries qui s’inspirent librement de celles des Grands Appartements. La restauration a révélé des nuances chromatiques de blancs bleutés ou grisés plus étendues. Elle présente des portraits du jeune duc d’Aumale, de son frère, le duc de Montpensier, et de ses deux fils surplombant des meubles des frères Jean-Michel et Guillaume Grohé, ébénistes favoris du duc d’Aumale (meuble d’appui et table de milieu), et des fauteuils en tapisserie de Beauvais.

Chambre de la duchesse

Cette pièce d’un extrême raffinement asseyait le prestige de la jeune duchesse d’Aumale dont les initiales (M-C-A pour Marie-Caroline-Augusta) se retrouvent sur la tête de lit, le plafond peint par Narcisse Diaz (1845) et le trumeau de cheminée. La place de son lit à baldaquin s’y trouve théâtralisée,
sous des corniches et une multitude d’ornements dorés où les brunis jouent à nouveau avec les mats.

Les tentures et les garnitures en satin bleu clair avaient remplacé, au retour en France du duc, le damas de soie fond rose à dessins blancs initial.
La préciosité est ici maîtresse : les meubles de Grohé sont faits de bois de rose sur lequel se détachent des marqueteries de fleurs en bois de bout et des plaques de porcelaine peintes de bouquet de fleurs.

La personnalité de la duchesse d’Aumale transparaît partout dans cette pièce. Ses origines napolitaines d’abord, avec la table à ouvrage et à dévotions de Gabriele Capello, agrémentée d’une micro-mosaïque représentant le Vésuve en éruption, présent offert par la tante de la duchesse, la reine de Sardaigne MarieChristine de Bourbon-Siciles. Sa piété ensuite, avec le prie-Dieu néogothique provenant des Tuileries et les tableaux de dévotion de part et d’autre du lit. Sa maternité enfin, avec le berceau du duc de Guise, cadeau d’une amie du couple, madame de Vatry.

Cabinet de toilette de la duchesse

Les Appartements Privés se signalent par leur modernité et leur confort (chauffage central et éclairage au gaz installés après le retour d’exil du duc, eau courante, water closets). Le cabinet de toilette aux boiseries blanches peut en témoigner.

Petite Singerie

Ce délicat boudoir est la seule pièce des Appartements Privés à conserver son état du XVIIIe siècle. Ses boiseries peintes en 1735 par Christophe Huet, artiste à l’œuvre deux ans plus tard dans la Grande Singerie du château, mettent en scène les activités aristocratiques des «singesses » ou guenons (déjeuner de chasse, cueillette des cerises, partie de cartes, traineau sur les douves gelées, toilette) empruntant les vêtements et les expressions des princesses de Condé, aux différentes saisons de l’année.

Salon Violet

Ancienne chambre de la duchesse de Bourbon au XVIIIe siècle, là même où naquit le duc d’Enghien en 1772, cette pièce chargée d’histoire a été profondément modifiée par Lami. Son plan carré est devenu circulaire et ses boiseries sont faites d’un faux bois de rose s’harmonisant avec le piano
et le bureau à gradin des frères Grohé réalisés pour ce lieu même (la forme cintré du piano épouse en effet la rotondité des lieux). La tenture de satin de soie violette, avec motif de rinceaux ton sur ton, a remplacé, au retour d’exil du duc et en signe de deuil de son épouse disparue entretemps, un lampas vert dont la couleur est toujours évoquée par les vases composant la garniture de cheminée.

Cabinet de toilette du duc

Les coloris de ses boiseries annoncent ceux de la chambre attenante. Une vitrine présente l’uniforme de général du duc d’Aumale et son habit d’académicien.

Chambre du duc

Les précieuses boiseries sont en partie composées de remplois du XVIIIe siècle dont on ne connaît malheureusement pas la provenance. Les dessus-deporte peints par Lami, Roqueplan et Baron sont ornés de scènes figurant les divertissements des seigneurs de Chantilly du XVIe au XVIIIe siècle. L’ameublement est éclectique, avec l’imposant bureau à cylindre des frères Grohé, offert par Louis-Philippe à son fils en 1847. Son vocabulaire louis-quatorzien fait écho aux fauteuils et sièges à haut dossier de la pièce. Le lit du duc étonne par une austérité qui contraste avec le caractère cossu des lieux et le chatoiement des rideaux identifiés en réserve : c’est le lit de fer d’un militaire. Au-dessus veille le portrait de sa mère, peint par Gérard. Le souvenir du duc est présent partout, grâce notamment au moulage de son visage pris après sa mort survenue en Sicile le 7 mai 1897 et le drapeau tricolore qui a enveloppé son cercueil lors de son retour en France.

Salon de Condé

Quintessence du style Lami, tel qu’il l’avait mis en œuvre aux Tuileries juste avant, le salon de Condé se signale par son esthétique Louis XIV qui permettait de glorifier la dynastie des Bourbon-Condé – et en particulier le Grand Condé – présente partout grâce aux portraits (notamment les médaillons de Ribou).
La tenture et le lambrequin à dents de damas de soie accompagnent le mobilier Boulle (et néo-Boulle, comme le meuble d’appui au médaillon herculéen, créé par Mombro vers 1845) et les sièges à dossier droits néo-XVIIIe siècle. Ceux-ci ont retrouvé une apparence plus conforme à leur état à la mort du duc d’Aumale, avec des bandes alternées de damas de soie et de velours rouge. Ils sont complétés par des sièges confortables.

Chambre de Marbre

Si le temps des Condé est illustré dans le salon portant leur nom, c’est davantage Anne de Montmorency qui est évoqué dans la dernière pièce du parcours. Celleci servait à l’origine de salle à manger, avant d’être transformée en bureau. Elle présente un style Henri II (mâtiné de style Henri IV), promis à un brillant avenir au XIXe siècle pour ce type de pièce. Le style néoRenaissance y fait en effet florès : dressoir-vitrine et paire de bibliothèques dus aux frères Grohé, dallage de marbre s’inspirant de celui peint par Pourbus dans le portrait d’Henri IV (musée du Louvre), plafond à caissons, velours bleu aux murs accompagnant les bois sombres de la pièce.

En savoir plus:

Château de chantilly

http://www.domainedechantilly.com