Le goût de Marie Leszczyńska

Marie Leszczyńska, reine discrète et méconnue, est pourtant celle qui a régné le plus longtemps à Versailles (plus de 42 ans). Durant cette période, elle a fortement influencé l’aménagement du château de Versailles par la création d’appartements privés, ainsi que la vie artistique de son époque par ses nombreuses commandes aux artistes et aux Manufactures. À la cinquantaine d’œuvres, peintures et objets d’art, réunie aujourd’hui, provenant essentiellement des collections du château de Versailles, s’ajoutent plusieurs acquisitions récentes et de première importance pour Versailles.

L’appartement de la Dauphine, qui réouvre à l’occasion de cette exposition, n’est toutefois pas présenté dans son état d’aménagement historique. Il sera remeublé en 2020 après la restauration de l’appartement contigu du Dauphin.

Marie Leszczyńska (1703 – 1768), reine de France Alexis-Simon Belle (1674 – 1734) 1725 huile sur toile Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. © Château de Versailles (dist. RMN – Grand Palais) / Christophe Fouin

Parcours de l’exposition

Marie Leszczyńska, une reine polonaise

Salle1

Rien ne prédispose Marie Leszczyńska à devenir reine de France. Fille de Stanislas Leszczyński, roi déchu de Pologne contraint de céder son trône à l’électeur de Saxe Auguste II, elle s’est établie avec sa famille à Wissembourg (Alsace) en 1719. Sa gloire passée autorise son père à envisager pour elle une union avec un grand personnage. Mais après plusieurs déconvenues, l’histoire prend un autre tour. C’est non pas une alliance de sang royal qui attend la jeune femme, mais une union avec le roi lui-même.

Stanislas Ier Leszczinski, roi de Pologne.
Jean-Baptiste Van Loo (1684-1745) 1727, Huile sur toile  © RMN-GP (Château de Versailles) / Gérard Blot

En effet, en 1723, la disparition du Régent fait craindre la consécration de la branche cadette d’Orléans : si Louis XV venait à disparaître sans descendance, l’héritier du trône de France deviendrait le fils du défunt Régent. Or, à ce moment-là Louis XV, jeune roi de treize ans, est fiancé à l’infante d’Espagne, seulement âgée de sept ans. L’alliance est rompue au risque d’un incident diplomatique.

Le duc de Bourbon, Premier Ministre du souverain, se met alors en quête d’une princesse catholique, de sang royal et capable de mettre rapidement au monde un dauphin. C’est ainsi que Marie Leszczyńska, fille d’un roi détrôné, s’unit à Louis XV le 5 septembre 1725, dans la chapelle de la Trinité du château de Fontainebleau. Elle a vingt-deux ans, sept de plus que le souverain.

Louis XV (1710-1774), roi de France.

Durant tout son règne, Marie Leszczyńska se plie aux impératifs du cérémonial, s’appliquant à toujours mener une vie exemplaire dénuée d’intrigues. Dans son cadre privé, elle mène une existence simple avec sa famille et un cercle d’amis intimes qui partagent ses goûts. Elle se retire plusieurs heures par jour dans son appartement intérieur pour méditer, prier, effectuer des travaux d’aiguille sur un métier, ou peindre. Selon madame Campan qui l’a connue dans sa jeunesse, Marie Leszczyńska « avait de la finesse dans l’esprit ».

Après quarante-deux ans passés à Versailles, Marie Leszczyńska est la souveraine à avoir le plus longtemps partagé la vie de la cour versaillaise.

Un vase avec des cygnes et deux vases « à jet d’eau »
Manufacture royale de porcelaine de Sèvres
1765-1766, Porcelaine tendre
Paris, musée du Louvre, département des Objets d’art
© Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Martine Beck-Coppola

Les partis pris artistiques de la reine

Salle 2

Tout au long de son règne, Marie Leszczyńska exprime son goût personnel, aussi bien en ce qui concerne l’aménagement de ses appartements officiels et privés, que lors des nombreuses commandes qu’elle passe directement aux artistes. La Reine aime s’entourer d’œuvres d’art et notamment des portraits de sa famille.

Marie Louise Thérèse Victoire de France (1733-1799), dite Madame Victoire, Sophie
Philippine Élisabeth Justine de France (1734-1782), dite Madame Sophie,
Louise Marie de France (1737-1787), dite Madame Louise
Jean-Marc Nattier (1685-1766)
1748, Huile sur toile
© RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Gérard Blot

Ainsi, les peintres les plus talentueux, tels Alexis-Simon Belle, Jean-Marc Nattier, ou encore Pierre Gobert, sont appelés pour exécuter des portraits des dix enfants royaux, nés entre 1727 et 1737.

En ce qui concerne l’aménagement même du Château, Marie Leszczyńska souhaite, dès 1725, mettre sa chambre au goût du jour : des boiseries, exécutées par Vassé, prennent place au-dessus de la cheminée dont on renouvelle le marbre par le choix d’un sarrancolin. Quant aux virtuoses Verbeckt, Dugoulon et Le Goupil, ils sculptent le décor entre les fenêtres.

Les dessus-de-porte, toujours en place aujourd’hui, sont commandés pour la Reine en 1734 : par Jean-François de Troy, La Gloire des princes s’empare des Enfants de France, figurant le Dauphin et ses deux sœurs aînées, et par Charles-Joseph Natoire, La Jeunesse et la Vertu présentent les deux princesses de la France. En 1735, le plafond est repeint : Apollon au milieu des Heures par Gilbert de Sève disparaît au profit d’un décor géométrique orné des chiffres entrelacés du couple royal.

Chocolatière et son réchaud à esprit de vin, pince à sucre, pot à sucre, tasse et soucoupe du nécessaire offert à la reine Marie Leszczyńska à l’occasion de la naissance du Dauphin Henri-Nicolas Cousinet (?-vers 1768) Paris, 1729-1730
Vermeil, porcelaine du Japon Kakiemon. Paris, musée du Louvre. 
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Jean-Gilles Berizzi

Au même moment, la Direction des Bâtiments du Roi, sur ordre de Louis XV, demande à François Boucher d’orner les voussures de quatre grisailles représentant des Vertus : La Prudence, La Piété, La Charité, La Libéralité. Mais Marie Leszczyńska doit attendre près de trente ans pour qu’en 1764 la dorure, si fanée, soit restaurée sous la direction de François Vernet.

Au château de Versailles où elle mène une vie réglée par l’étiquette, Marie Leszczyńska aspire à vivre, ne serait-ce que quelques heures par jour, en simple particulière. Chaque après-midi, elle se retire en son appartement privé pour lire, méditer, y recevoir son cercle le plus intime. Aussi la souveraine joue-t-elle un rôle essentiel dans la distribution des espaces situés à l’arrière de son Grand Appartement. Elle est la première à les occuper et à en revoir la distribution.

Les cinq sens
Une femme trayant une vache (Le toucher), Un berger jouant de la musette (L’ouïe), Une
femme regardant dans une lanterne magique (La vue), Un déjeuner de pêcheurs (Le goût),
Une jeune bouquetière (L’odorat).
Jean-Baptiste Oudry (1686-1755) 1749, Huile sur toile
 © RMN-GP (Château de Versailles) / Franck Raux

En 1738, le cardinal de Fleury, Principal ministre soucieux des finances du royaume, décide que plusieurs des filles du couple royal doivent quitter Versailles. Mme Victoire, Mme Sophie, Mme Félicité et Mme Louise, respectivement cinq, quatre, deux ans et quelques mois, sont ainsi envoyées à l’abbaye de Fontevrault. Mme Félicité y meurt en 1744 sans avoir revu ses parents.

En 1747, sur ordre de Louis XV, Lenormant de Tournehem, directeur des Bâtiments du Roi, envoie Jean-Marc Nattier à Fontevrault. L’artiste livre les portraits des princesses en mars 1748. Ces présents du Roi font la joie de la souveraine, qui n’a pas revu ses filles depuis leur départ. Les trois œuvres prennent alors place dans l’appartement privé de la reine.

Vase à rocailles à décor de rubans roses et debouquets de fleurs peints au naturelManufacture royale de porcelaine de Sèvres1757-1758, Porcelaine tendreVersailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon© Château de Versailles, Dist. RMN / © ChristopheFouin

Marie Louise Thérèse Victoire de France (1733-1799), dite Madame Victoire, née en 1733 à Versailles, est la cinquième des filles du couple royal. Elle vit à Fontevrault depuis dix ans lorsqu’elle pose pour Nattier. La chevelure ornée de pierreries, Mme Victoire, le torse barré d’une écharpe de soie jaune, porte une robe brodée d’argent. Considérée comme la plus jolie des filles de Louis XV, elle ne se marie pas et vit à la Cour ainsi qu’en son château de Bellevue jusqu’à la Révolution puis émigre. Elle meurt à Trieste en 1799.

Mme Sophie porte une robe blanche brodée d’or et soulève gracieusement un voile léger piqué dans sa chevelure. Elle a le buste ceint d’une guirlande de fleurs. Elle passe douze ans à Fontevrault.

Mme Louise a dix ans lorsque Jean-Marc Nattier fixe ses traits. Comme ses deux sœurs, elle est ici associée à un thème floral. La princesse tient une corbeille de fleurs dans une main et dans l’autre un œillet. Son portrait ne manque pas d’émouvoir la Reine. Mme Louise ne retrouve Versailles qu’en 1750, après avoir passé douze années loin de ses parents.

Une Ferme, d’après Jean-Baptiste Oudry
Marie Leszczyńska (1703-1768)
1753, Huile sur toile
Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
© RMN-GP (Château de Versailles) / © Gérard Blot

L’aménagement des cabinets de la reine

Salle 3

De 1726 à 1730, Marie Leszczyńska fait aménager ses appartements privés. Plus confortables que l’appartement d’apparat, ils se composent d’un oratoire, d’une Galerie Verte, d’une Chambre des Bains, d’un Cabinet de Retraite et d’un Cabinet des Poètes « extrêmement petit où la reine rassembla beaucoup de poésies […] » (Luynes, Mémoires). Autour de la cour de Monseigneur, on aménage également des terrasses et des balcons garnis de fleurs, de sculptures en plomb et d’une grotte de rocailles.

Une deuxième campagne d’aménagement a lieu en 1747-1748. À ce moment-là, l’oratoire est transféré au revers du cabinet intérieur (actuelle chambre des bains) donnant sur la cour de Monsieur, et on crée à son emplacement un cabinet à pans (futur cabinet de la Méridienne), lambrissé par Verbeckt. La Galerie Verte devient alors le Laboratoire, ou Cabinet des Chinois, d’abord tendu de panneaux de papier de la Chine, selon la mode du temps, puis, en 1761, orné de peintures. La Reine y passe de longues heures, jouant de quelque instrument, dessinant, peignant, ou faisant usage de son imprimerie.

Pièces du nécessaire offert en 1737 à la reine
Marie Leszczyńska par Auguste III (1696-1763), roi de Pologne et Électeur de Saxe
Manufacture de porcelaine de Meissen, Saxe
1737, Porcelaine dure
© Château de Versailles, Dist. RMN / Christophe Fouin

De nombreux tableaux de dévotion sont disséminés dans l’ensemble de ces pièces, dans l’oratoire, mais aussi dans le « cabinet à niches et à pans », et dans la garde robe. Tous les genres picturaux sont représentés: dans la chambre des Bains, dont la sculpture est confiée à Rousseau, on place deux œuvres de Natoire : un Concert champêtre et Une bergère et sa compagne. Dans le Grand Cabinet intérieur, au-dessus des portes à double battant, sont accrochés les portraits de Mme Henriette en Flore et de Mme Adélaïde en Diane.

De cet appartement, seul le Boudoir échappe aux remaniements effectués sous Louis XVI. Les cabinets de Marie Leszczyńska préparent ainsi ceux de
Marie-Antoinette tels que nous les connaissons aujourd’hui.

Le goût chinois de la reine

Salle 4

Marie Leszczyńska éprouve une attirance particulière pour la Chine. En 1747, elle installe un Cabinet chinois dans son Laboratoire, au cœur de son appartement intérieur. Elle décide, dès 1761, de le remplacer par un ensemble de toiles dit Cabinet des Chinois. Les tableaux sont exécutés par cinq peintres du Cabinet du roi: Coqueret, Frédou, de La Roche, Prévost et Jeaurat, ainsi que par la Reine elle-même.

Ces toiles montrent une Chine pittoresque, inspirée des recueils de voyageurs au pays de Cathay. On y découvre notamment la préparation du thé, on y évoque l’évangélisation des Chinois par les Jésuites, on y montre une foire à Nankin. Architectures, costumes et paysages y sont décrits avec minutie ; la perspective à vue d’oiseau s’inspire de la peinture chinoise.

Tableau du Cabinet des Chinois
Marie Leszczyńska (1703-1768), Henri-Philippe-Bon Coqueret (1735-1807), Jean-Martial Frédou (1710-1795), Jean-Philippe de La Roche (vers 1710-1767), Jean-Louis Prévost (actif de 1740 à 1762), sous la direction d’Étienne Jeaurat (1699-1789)
1761, Huile sur toile
© Château de Versailles, Dist. RMN / Christophe Fouin

La souveraine meurt le 24 juin 1768. Par testament, elle a légué ce Cabinet à sa dame d’honneur, la comtesse de Noailles, la priant de conserver ces peintures « par amour d’elle ». La décoration de cette petite pièce comprend également des porcelaines de Saxe et d’Extrême-Orient ainsi que des objets en laque dont certains proviennent d’achats réalisés à Paris dans la boutique du mercier Lazare Duvaux.

L’acceptation du legs entraîne de fortes dépenses ; c’est pourquoi les Noailles demandent par dédommagement les boiseries et les miroirs de la pièce. Ayant également reçu les meubles qui la garnissent, la dame d’honneur rétablit le Cabinet dans son état originel. Pour l’accueillir, on construit un pavillon dans le jardin de l’hôtel de Noailles-Mouchy, à Paris. Au XIXe siècle, les toiles passent de la capitale au château des Noailles, situé dans l’Oise. Le Cabinet des Chinois demeure chez les descendants de madame de Noailles jusqu’à son acquisition par le château de Versailles en 2018.

La dévotion de la reine

salle 5

Très pieuse depuis son enfance, Marie Leszczyńska ponctue sa vie d’actes de dévotion. À Versailles, elle assiste chaque jour à deux messes et se confesse quotidiennement. Elle consacre également un temps à la vénération de relique, et à de pieuses lectures. Le Jeudi Saint, elle prend part à la cérémonie de la Cène. La salle des Gardes de son Grand Appartement est pour l’occasion transformée en chapelle ; après avoir entendu le sermon et reçu la bénédiction, la souveraine lave les pieds de douze jeunes filles. Chacune reçoit ensuite une bourse et un repas.

La pratique religieuse de la Reine se traduit aussi par son attachement à soulager la misère. Elle protège les hospices, les dispensaires, les fondations charitables, visite régulièrement Saint-Cyr, et s’intéresse particulièrement au carmel de Compiègne. Elle aide aussi le curé de Saint-Sulpice à créer la maison de l’Enfant-Jésus, où sont élevées des jeunes filles pauvres et où des femmes trouvent un travail. Elle soutient encore les œuvres des filles de Saint-Vincent-de-Paul et la dévotion toute nouvelle au Sacré-Cœur de Jésus, par l’établissement d’une de ses confréries à la paroisse Notre-Dame à Versailles.

Enfin, elle crée non loin du Château le couvent de la Reine (actuel lycée Hoche). Une communauté de chanoinesses régulières de Saint-Augustin s’y installe en 1773, quatre ans après la mort de Marie Leszczyńska.

Son attachement au culte des saintes martyres des premiers temps de la Chrétienté et à Saint François-Xavier, à une époque où les jésuites sont expulsés de France, est manifeste. Plusieurs commandes de peintures ainsi que les reliques en sa possession en témoignent. Sa vaste bibliothèque comprend de nombreux livres de dévotion, parmi lesquels des récits édifiants.

Marie Leszczynska et le goût «à la grecque»

salle 6

Durant les quinze dernières années du règne de Marie Leszczyńska, se développe en France un nouveau courant artistique, connu dès le XVIIIe  siècle sous le nom de goût « à la grecque ». Ce courant qui constitue la première phase du mouvement néoclassique se fonde sur le rejet des formes de la rocaille jugées démodées, sur un retour affiché à la simplicité de l’antique et sur l’usage d’un répertoire décoratif et de thèmes puisés dans l’art grec.

La Reine participe à sa manière à ce mouvement. En 1753, elle commande, par exemple, à celui qui doit devenir le chef de file de ce style dans le domaine de la peinture, Joseph Marie Vien (1716-1809), un dessusde-porte pour son cabinet, représentant Saint FrançoisXavier qui débarque à la Chine.

Plus tard, en 1766, Marie Leszczyńska fait venir à Versailles le lorrain, Richard Mique (1728-1794) qui a occupé à Nancy les fonctions de Premier architecte pour son père, Stanislas Leszczyński († en 1766). Elle lui confie la réalisation d’un projet qui lui tient particulièrement à cœur : la construction à Versailles du couvent de chanoinesses de Saint-Augustin, dédié à l’éducation des jeunes filles (actuel lycée Hoche). Le plan choisi pour la chapelle du couvent est celui d’une croix grecque, inscrite dans un carré précédé d’un portail d’entrée, orné d’un péristyle à colonnes ioniques, surmonté d’un fronton triangulaire. La chapelle est achevée après la mort de la Reine grâce à la détermination de sa fille, madame Adélaïde.

La manufacture royale de porcelaine de Sèvres adopte également dès le début des années 1760, le nouveau style dans le domaine des pièces de service comme dans celui des vases et de la sculpture. Le sculpteur Étienne Maurice Falconet (1716-1791), responsable de l’atelier de sculpture de 1757 jusqu’en 1766, donne de très nombreux modèles de biscuits et de vases, d’allure néoclassique.

En savoir plus:

Exposition « Le goût de Marie Leszczyńska  »

Jusqu’au 21 juillet 2019

Lieu
Château de Versailles
Place d’armes
78000 Versailles

Site officiel
www.chateauversailles.fr